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 Les fabliaux

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Lydia
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MessageSujet: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:12

Il est assez difficile de définir le genre du fabliau. Il s'agit d'un texte qualifié généralement par sa brièveté, par sa volonté de produire un effet comique, par sa grossièreté. On retrouve un certain nombre de personnages clichés: le moine paillard, le paysan triomphant du chevalier, le vilain se faisant posséder par le monde entier...

Sa grossièreté, voire son obscénité, a fait que l'on a pu voir dans ce genre un produit de la bourgeoisie montante cherchant à se poser et à s'opposer à la noblesse en renversant le système des valeurs. C'est aussi pour cela qu'on a voulu en faire une forme littéraire à part.

Cependant, le traitement réservé aux chevaliers et aux nobles dames sont modérés, contrairement aux mauvais tours touchant le plus souvent le vilain ou le bourgeois. C'est pour cela que l'on peut dire que le fabliau s'adresse à toute forme de public, de même que pour les autres genres de l'époque. Ce même public qui saura apprécier un changement de ton et qui savourera avec plaisir la parodie et la satire.

Le fabliau est tardif. Les premiers datent du début du XIII°s. Le genre sera florissant pendant tout ce siècle et pendant une partie du suivant. Il tendra par la suite à être remplacé par la farce.

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:30

LE VILAIN DEVENU MÉDECIN
Traduction de Thomas Baugnon

(Vilain Mire)

Jadis vivait riche vilain
Qui était fort avare et chiche.
Toujours avait une charrue,
Que toujours il menait lui-même,
Par jument et roncin tirée.
Beaucoup de pain, de vin, de viande
Avait, et tant qu'il en fallait.
Mais de ne pas avoir de femme
Le blâmaient beaucoup ses amis,
Et tout le pays avec eux.
Il dit, s'il en trouve une bonne,
Qu'il la prendra bien volontiers.
On lui promet qu'on cherchera
La meilleure qui se rencontre.
Dans ce pays, un chevalier,
Qui était vieil homme et sans femme,
Avait une fille, très belle
Et demoiselle fort courtoise.
Mais comme il manquait de richesse,
Le chevalier ne trouvait point
Qui sa fille lui demandât.
Volontiers il l'eût mariée,
Parce qu'elle en était en âge
Et que le temps était venu.
Les amis du vilain allèrent
Au chevalier lui demander
Sa fille pour le paysan
Qui avait tant d'argent et d'or,
Tant de froment, masse de drap.
Il la leur donna aussitôt,
Et consentit au mariage.
La pucelle, qui sage était,
N'osa son père contredire,
Car orpheline était de mère.
Elle accorda ce qu'il lui plut.
Le vilain, le plus tôt possible,
Fit ses noces et épousa
Femme à qui cela pesait fort.
Que n'osa-t-elle dire non !
Quand cette affaire fut passée,
Et la noce et puis tout le reste,
Il ne fallut pas bien longtemps
Pour que le vilain s'aperçût
Qu'il avait fait mauvais marché.
Point ne convient à son usage
D'avoir fille de chevalier.
Quand il ira à la charrue,
Jeune homme ira dans la ruelle,
A qui sont fériés tous les jours.
Et à peine il sera sorti
De chez lui que le chapelain,
Aujourd'hui et demain, viendra
Tant qu'il possédera sa femme.
Elle ne l'aimera jamais,
"Las ! moi chétif," fait le vilain.
"Je ne sais point quel conseil prendre ;
A rien ne sert le repentir."
Il commence à songer alors
Comment il la préservera.
"Dieu," fait-il, "si je la battais
Au matin lorsque je me lève,
Elle pleurerait tout le jour
Et je m'en irais au travail,
Bien sûr, tant qu'elle pleurerait,
Nul ne lui pourrait l'amour faire.
Quand je m'en reviendrai le soir,
Je lui demanderai pardon.
Le soir, je la rendrai heureuse,
Mais furieuse le matin.
Je prendrai tôt d'elle congé,
Dès que j'aurai cassé la croûte."
Le vilain le dîner demande ;
Et la dame court l'apporter.
Ils n'eurent perdrix ni saumon,
Mais pain et vin et des œufs frits
Et du fromage en abondance
Qu'avait conservé le vilain.
Et dès que la table est ôtée,
De la main qu'il a grande et large,
Il frappe sa femme à la face,
Que des doigts la trace y paraît.
Puis par les cheveux la saisit
Le vilain, qui et fort cruel.
Et il la bat tout à fait comme
Si elle l'avait mérité.

Puis va aux champs rapidement ;
Et sa femme demeure en pleurs ;
"Malheureuse !" elle dit. "Que faire ?
Et comment vais-je me conduire ?
Je ne sais que dire vraiment.
Mon père m'a sacrifiée,
Qui à ce vilain me donne.
Allais-je donc mourir de faim ?
Je dus avoir la rage au cœur
Pour accepter tel mariage.
Ah, si ma mère n'était morte !..."
Très amèrement se désole :
Tous ceux qui venaient pour la voir,
Ne pouvaient que s'en retourner.
Aussi elle a mené sa peine,
Tant que couché fut le soleil
Et que fut rentré le vilain.
Lors il tombe aux pieds de sa femme,
Lui demande pour Dieu pardon :
"Sachez que ce fut l'Ennemi
Qui me poussa à violence.
Tenez, je vous en fais serment,
Jamais plus ne vous toucherai.
De vous avoir battue ainsi
Je suis dolent et furieux."
Tant lui dit le vilain puant
Que la dame alors lui pardonne,
Et lui donne à manger bientôt
De ce qu'elle avait préparé.
Lorsque leur repas fut fini,
Ils s'allèrent coucher en paix.
Le matin, le vilain puant
A de nouveau battu sa femme
Tant qu'aurait pu l'estropier.
Puis s'en retourne à son labour.
La dame est de nouveau en larmes ;
Et dit : "Malheureuse ! Que faire ?
Et comment vais-je me conduire ?
Je sais que c'est male aventure :
Frappa-t-on jamais mon mari ?
Non, il ne sait ce que sont coups ;
S'il le savait, pour rien au monde
Il ne m'en donnerait autant."
Tandis qu'ainsi se désolait,
Voici deux messagers du roi,
Chacun sur un palefroi blanc.
Ils piquent des deux vers la dame.
De par le roi ils la saluent ;
Puis ils demandent à manger,
Cars ils en ont bien grand besoin.
Volontiers elle leur en donne ;
Et elle leur demande alors :
"D'où êtes-vous ? où allez-vous ?
Dites-moi ce que vous cherchez."
L'un lui répond : "Dame, par Dieu,
Nous sommes messagers du roi.
Nous devons quérir médecin,
Et aller jusqu'en Angleterre.
- Pourquoi faire ? - Damoiselle Ade
Est malade, la fille au roi.
Et il y a huit jours entiers
Qu'elle n'a pu manger ni boire,
Car une arête de poisson
S'est arrêtée en son gosier.
Le roi en est en grande alarme ;
S'il la perd, n'aura plus de joie."
La dame dit : "Vous n'irez point
Aussi loin que vous le pensez,
Car mon mari est, je vous dis,
Bon médecin. Je vous assure.
Certes, il sait plus de remèdes
Et plus de jugements d'urines
Que jamais n'en su Hippocrate.
- Dame, est-ce une plaisanterie ?
- De plaisanter je n'ai point cure.
Mais il est ainsi fait," dit-elle,
"Qu'il ne ferait rien pour personne
Si d'abord on ne le battait.
- On y parera," disent-ils.
"Point ne manquera-t-il de coups.
Dame, où le pourrons-nous trouver ?
- Le pourrez rencontrer aux champs.
Quand vous sortirez de la cour,
Suivant le cours de ce ruisseau,
Plus loin que ce chemin désert,
La toute première charrue
Que vous trouverez, c'est la nôtre.
Allez. A l'apôtre saint Pierre,"
Fait la dame, "je vous confie."
Et ils s'en vont piquant leurs bêtes,
Tant qu'ils ont trouvé le vilain.
De par le roi l'ont salué ;
Et ils lui disent sans retard :
"Venez vite parler au roi.
- Pourquoi faire ?" dit le vilain.
- "Pour votre parfaite science.
Il n'est tel médecin sur terre.
De loin nous venons vous chercher."
Quand s'entend nommer médecin,
Tout son sang se met à bouillir.
Il dit qu'il ne sait rien du tout.
"Et qu'attendons-nous davantage ?"
Dit l'un des autres. "Tu sais bien
Qu'il veut toujours être battu,
Avant qu'il fasse ou dise bien !"
L'un le frappe près de l'oreille,
Et l'autre en plein milieu du dos
D'un bâton grand, gros et solide.
Ils l'ont malmené tant et plus,
Et puis ils l'ont conduit au roi.
A reculons le font monter,
La tête en place des talons.
Le roi accourt à leur rencontre.
"Avez-vous rien trouvé ?" dit-il.
- "Oui, sire," dirent-ils ensemble ;
Et le vilain tremble de peur.
L'un deux lui dit premièrement
Les talents qu'avait ce vilain,
Et combien trompeur il était,
Car de chose dont on le prie
Il ne ferait rien pour personne
Qu'auparavant ne soit battu.
Le roi dit : "Méchant médecin !
Jamais n'ouïs parler de tel.
- Bien soit battu, puisqu'ainsi est,"
Dit un sergent, "tout prêt je suis.
On n'aura qu'à le commander
Et je lui donnerai bon compte."
Le roi appela le vilain.
"Maître," fait-il, "écoutez donc :
Je vais faire venir ma fille,
Qui de guérir a grand besoin."
Le vilain pitié lui demande :
"Sire, pour Dieu qui ne mentit,
Et Dieu m'aide, je vous dis vrai :
De physique ne sais-je rien ;
Et jamais rien je n'en ai su."
Le roi dit : "J'entends à merveille.
Battez-le-moi." Alors s'approchent
Ceux qui le feront de grand cœur.
Lorsque le vilain sent les coups,
Aussitôt pour fol il se tient.
Il se met à leur crier : "Grâce !
Je la guérirai sans retard."
La pucelle entre dans la salle.
Elle est très pâle et sans couleur.
Et le vilain songe en lui-même
Comment il pourra la guérir.
Car il sait bien qu'il doit le faire
Ou qu'il y trouvera la mort.
Il se met alors à songer.
S'il veut la sauver et guérir,
Il lui faut faire et dire chose
Qui la fasse tant rire et tant
Que l'arête hors de la gorge
Saute, car point n'est dans le corps.
Lors dit au roi : "Faites un feu
En cette chambre, et qu'on nous laisse.
Vous verrez bien que je ferai,
S'il plaît à Dieu, qu'elle guérisse."
Le roi commande un feu ardent.
Les écuyers et valets sortent,
Qui ont le feu tôt allumé
Là où le roi le leur a dit.
La pucelle s'assied au feu
Sur un siège qu'on y apporte.
Alors le vilain se dépouille,
Tout nu, et ôte ses culottes ;
Et se couche le long du feu ;
Et il se gratte et il s'étrille.
Il a grands ongles et cuir dur.
Jusqu'à Saumur, il n'est nul homme,
Si bon gratteur que l'on le croie,
Qui ne le soit moins bon que lui.
La pucelle, en voyant cela,
Malgré tout le mal qu'elle sent,
Veut rire, et elle fait effort,
Tant que de sa bouche s'envole
L'arête jusqu'en plein brasier.
Et le vilain, sans plus attendre,
Se rhabille et puis prend l'arête.
Faisant fête, il sort de la chambre.
Dès qu'il voit le roi, haut lui crie :
"Sire, votre fille est sauvée.
Voici l'arête, grâce à Dieu."
Et le roi se réjouit fort.
Le roi lui dit : "Sachez donc bien
Que je vous aime plus que tout.
Vous aurez vêtements et robes.
- Merci, sire, je n'y tiens pas,
Et ne veux rester près de vous.
Il faut que j'aille à mon logis.
- Point ne le feras," dit le roi.
"Mon ami seras et mon maître.
- Merci, sire, par saint Germain,
Il n'y a point de pain chez moi :
Quand hier matin je m'en allai,
On devait au moulin en prendre."
Le roi appela deux garçons :
"Battez-le-moi ; il restera."
Et ceux-ci viennent aussitôt
Et vont malmener le vilain.
Lorsque le vilain sent les coups
Sur ses bras, son dos et ses jambes,
Il se met à leur crier : "Grâce !
Je resterai ; mais laissez-moi."
Le vilain demeure à la cour ;
Et on l'y tond et on le rase ;
Il reçoit robe d'écarlate.
Il se croyait hors d'embarras,
Quand les malades du pays
A plus de quatre-vingts, je crois,
Vinrent au roi pour cette fête.
Chacun d'eux lui conte son cas.
Le roi appelle le vilain :
"Maître," dit-il, "écoutez donc !
De tout ce monde prenez soin.
Hâtez-vous, guérissez-les-moi.
- Grâce, sire," le vilain dit,
"Ils sont bien trop ! Et que Dieu ne m'aide,
Je n'en pourrai venir à bout,
Et ne pourrai tous les guérir."
Le roi appelle deux garçons ;
Et chacun d'eux prend un gourdin,
Car ils savent parfaitement
Pourquoi les appelle le roi.
Quand le vilain les voit venir,
Le sang lui frémit aussitôt.
Il se met à leur crier : "Grâce !
Je les guérirai sans retard."
Le vilain demande du bois.
Il y en avait bien assez ;
En la salle on a fait du feu,
Et c'est le vilain qui l'attise.
Il y réunit les malades ;
Et alors il demande au roi :
"Sire, vous voudrez bien sortir
Avec tous ceux qui n'ont nul mal."
Le roi s'en va tout bonnement,
Sort de la salle avec les siens.
Et le vilain dit aux malades :
"Seigneurs, par ce Dieu qui me fit,
C'est grand travail que vous guérir,
Je n'en pourrais venir à bout.
Le plus malade je vais prendre,
Et le mettre dans ce feu-là.
Dans ce feu je le brûlerai
Les autres en auront profit,
Car ceux qui en boiront la cendre,
Seront guéris à l'instant même."
Ils se regardent tous l'un l'autre.
Il n'y a bossu ni enflé
Qui, pour toute la Normandie,
D'avoir le plus grand mal convienne.
Et le vilain dit au premier :
"Je te vois là assez faiblard.
Tu es de tous le plus malade.
- Grâce ! Je suis mieux portant, sire,
Que jamais je ne fus avant.
Suis soulagé de bien des maux
Qui bien longtemps m'avaient tenu.
Sachez que je ne mens en rien.
- Descends, qu'attendais-tu de moi ?"
Et l'homme aussitôt prit la porte.
- Oui, sire," fait-il,"grâce à Dieu ;
Et je suis plus sain qu'une pomme.
C'est bon prud'homme que ton maître."
Que vous irais-je donc contant ?
Jamais n'y eut grand ni petit
Qui pour rien au monde convint
Qu'on le boutât dedans le feu ;
Mais plutôt ainsi s'en vont-ils,
Comme s'ils étaient guéris tous.
Et quand le roi les aperçut,
Il fut tout éperdu de joie.
Puis il dit au vilain : "Beau maître,
Je voudrais bien savoir comment
Vous les avez guéris si vite !
- Sire, je les ai enchantés.
Je sais un charme qui vaut mieux
Que gingembre ou que zédoaire."
Et le roi dit : "Retournez donc
A la maison à votre guise ;
Et vous aurez de mes deniers,
Bons destriers et palefrois.
Lorsque je vous ferai venir,
Vous ferez ce que je demande.
Et vous serez mon cher ami.
Tout le peuple de la contrée
Vous en aimera davantage.
Ne soyez plus jamais timide,
Et ne vous faites donc plus battre,
Car c'est honte de vous frapper.
- Merci, sire," dit le vilain.
"Matin et soir je suis votre homme,
Je le serai toute ma vie,
Et jamais n'en aurai regret."
Quitte le roi et prend congé.
A son logis s'en va gaîment.
Jamais n'y eut manant plus riche.
Il est venu à son hôtel.
Plus il n'alla à la charrue.
Plus jamais ne battit sa femme ;
Mais il l'aima et la chérit.
Tout alla comme je vous conte :
Par sa femme et par sa malice
Fut bon médecin sans clergie.

Explicit du vilain devenu médecin.

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:31

Brunain la vache au prêtre.

Par Jean Bodel.


C'est d'un vilain et de sa femme que je veux vous narrer l'histoire. Pour la fête de Notre-Dame, ils allaient prier à l'église. Avant de commencer l'office, le curé vint faire prône; il dit qu'il était profitable de donner pour l'amour de Dieu et que Dieu au double rendait à qui le faisait de bon cœur.
Entends-tu ce que dit le prêtre ? fait à sa femme le vilain. Qui pour Dieu donne de bon cœur recevra de dieu deux fois plus. Nous ne pourrions mieux employer notre vache, si bon te semble, que de la donner au curé. Elle a d'ailleurs si peu de lait.
- Oui, sire je veux bien qu'il l'ait, dit-elle, de cette façon.
Ils regagnent donc leur maison, et sans en dire davantage. Le vilain va dans son étable; prenant la vache par la corde, il la présente à son curé.
Le prêtre était fin et madré: Beau sire, dit l'autre, mains jointes, pour Dieu , je vous donne Blérain.
Il lui a mis la corde au poing, et jure qu'elle n'est plus sienne.
Ami, tu viens d'agir en sage, répond le curé Dom Constant qui toujours est d'humeur à prendre, si tous mes paroissiens étaient aussi avisés que tu l'es, j'aurais du bétail à planter.
Le vilain prend congé du prêtre qui commande, sans plus tarder, qu'on fasse, pour l'accoutumer, lier la bête du vilain avec Brunain, sa propre vache. Le curé les mène son clos, les laisse attachées l'une à l'autre. La vache du prêtre se baisse, car elle voulait paître. Mais Blérain ne veut l'endurer et tire la corde si fort qu'elle entraîne l'autre dehors et la mène tant par maisons, par chènevières et par près qu'elle revient enfin chez elle, avec la vache du curé. Le vilain regarde, la voit; il en a grande joie au cœur.

Ah ! dit-il alors, chère sœur, il est vrai que Dieu donne au double. Blérain revient : c'est une belle vache brune. Nous en avons donc deux pour une. Notre étable sera petite !
Ce fabliau veut nous montrer que foi est qui ne se résigne. Le bien est à qui Dieu le donne et non à celui qui l'enfouit. Nul ne doublera son avoir sans grande chance, pour le moins. C est par chance que le vilain eut deux vaches, et le prêtre aucune. Tel croit avancer qui recule.

(MR,I,10; Pierre Nardin, Jean Bodel, Fabliaux. )

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:31

La vieille qui oint la paume au chevalier.

Je voudrais vous conter l'histoire d'une vieille pour vous réjouir. Elle avait deux vaches, ai-je lu. Un jour, ces vaches s'échappèrent; le prévôt, les ayant trouvées, les fait mener dans sa maison. Quand la bonne femme l'apprend, elle s'en va sans plus attendre pour le prier de les lui rendre. Mais ses prières restent vaines, car le prévôt félon se moque de ce qu'elle peut raconter.
"Par ma foi, dit-il, belle vieille, payez-moi d'abord votre écot de beaux deniers moisis en pot".
La bonne femme s'en retourne, triste et marrie, la tête basse.
Rencontrant Hersant sa voisine, elle lui confie ses ennuis. Hersant lui nomme un chevalier: il faut qu'elle aille le trouver, qu'elle lui parle poliment, qu'elle soit raisonnable et sage; si elle lui graisse la paume, elle sera quitte et pourra ravoir ses vaches sans amende.
La vieille n'entend pas malice; elle prend un morceau de lard, va tout droit chez le chevalier. Il était devant sa maison et tenait les mains sur ses reins. La vieille arrive par derrière, de son lard lui frotte la paume.
Quand il sent sa paume graissée, il jette les yeux sur la femme:
Bonne vieille, que fais-tu là ? - Pour Dieu, sire, pardonnez-moi. On m'a dit d'aller vous trouver afin de vous graisser la paume: ainsi je pourrais être quitte et récupérer mes deux vaches. - Celle qui t'a dit de le faire entendait la chose autrement; cependant tu n'y perdras rien. Je te ferai rendre tes vaches et tu auras l'herbe d'un pré.

L'histoire que j'ai raconté vise les riches haut placés qui sont menteurs et déloyaux. Tout ce qu'ils savent, ce qu'ils disent, ils le vendent au plus offrant. Ils se moquent de la justice; rapiner est leur seul souci. Au pauvre on fait droit mais s'il donne.

(MR, V,127.)

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:32

Les Perdrix

Puisqu'il est dans mon habitude de vous raconter des histoires, je veux dire, au lieu d'une fable, une aventure qui est vraie.
Un vilain, au pied de sa haie, un jour attrapa deux perdrix. Il les prépare avec grand soin; sa femme les met devant l'âtre (elle savait s'y employer), veille au feu et tourne la broche; et le vilain sort en courant pour aller inviter le prêtre.
Il tarda tant à revenir que les perdrix se trouvaient cuites. La dame dépose la broche; elle détache un peu de peau, car la gourmandise et son faible. Lorsque Dieu la favorisait, elle rêvait, non d'être riche, mais de contenter ses désirs. Attaquant l'une des perdrix, elle en savoure les ailes, puis va au milieu de la rue pour voir si son mari revient. Ne le voyant pas arriver, elle regagne la maison et sans tarder elle expédie ce qui restait de la perdrix, pensant que c'eût été un crime d'en laisser le moindre morceau.
Elle réfléchit et se dit qu'elle devrait bien manger l'autre. Elle sait ce qu'elle dira si quelqu'un vient lui demander ce qu'elle a fait de ses perdrix, elle répondra que les chats, comme elle mettait bas la broche, les lui ont arrachées des mains, chacun d'eux emportant la sienne.
Elle se plante dans la rue afin de guetter son mari, et ne le voit pas revenir; elle sent frétiller sa langue, songeant à la perdrix qui reste; elle deviendra enragée si elle ne peut en avoir ne serait-ce qu'un petit bout. Détachant le cou doucement, elle le mange avec délice; elle s'en pourlèche les doigts.
Hélas ! dit-elle, que ferais-je ? Que dire, si je mange tout ? Mais pourrais-je laisser le reste ? J'en ai une si grande envie ! Ma foi, advienne que pourra; il faut que je la mange toute. L'attente dura si longtemps que la dame se rassasia.
Mais voici venir le vilain; il pousse la porte et s écrie:
Dis, les perdrix sont-elles cuites ? - Sire, fait-elle, tout va mal, car les chats me les ont mangées.
A ces mots, le vilain bondit et court sur elle comme un fou. Il lui eut arraché les yeux, quand elle crie:
C'était pour rire. Arrière, suppôt de Satan ! Je les tiens au chaud, bien couvertes.
- J'aurais chanté de belles laudes, foi que je dois à saint Lazare. Vite, mon bon hanap de bois et ma plus belle nappe blanche ! Je vais l'étendre sur ma chape sous cette treille, dans le pré.
- Mais prenez donc votre couteau; il a besoin d'être affûté et faites-le couper un peu sur cette pierre, dans la cour.
L'homme jette sa cape et court, son couteau tout nu dans la main.

Mais arrive le chapelain, qui pensait manger avec eux; il va tout droit trouver la dame et l'embrasse très doucement, mais elle se borne à répondre:

Sire, au plus tôt fuyez, fuyez ! Je ne veux pas vous voir honni, ni voir votre corps mutilé. Mon mari est allé dehors pour aiguiser son grand couteau; il prétend qu'il veut vous couper les couilles s'il peut vous tenir.
- Ah ! puisses-tu songer à Dieu ! fait le prêtre, que dis-tu là ? Nous devions manger deux perdrix que ton mari prît ce matin. -
Hélas ! ici, par Saint Martin, il n'y a perdrix ni oiseau. Ce serait un bien bon repas; votre malheur me ferait peine. Mais regardez-le donc là-bas comme il affûte son couteau !
-Je le vois, dit-il, par mon chef. Tu dis, je crois, la vérité.
Et le prêtre, sans s'attarder, s'enfuit le plus vite qu'il peut. Au même instant, elle s'écrie:
Venez vite, sire Gombaut.
- qu'as-tu ? dit-il, que Dieu te garde.
- Ce que j ai ? Tu vas le savoir. Si vous ne pouvez courir vite, vous allez y perdre, je crois; car par la foi que je vous dois, le prêtre emporte vos perdrix.
Pris de colère, le bonhomme, gardant son couteau à la main, veut rattraper le chapelain. En l'apercevant, il lui crie:

Vous ne les emporterez pas ! Et de hurler à pleins poumons:
Vous les emportez toutes chaudes ! Si j'arrive à vous rattraper, il vous faudra bien les laisser. Vous seriez mauvais camarade en voulant les manger sans moi.
Et regardant derrière lui, le chapelain voit le vilain qui accourt, le couteau en main. Il se croit mort, s'il est atteint; il ne fait pas semblant de fuir, et l'autre pense qu'à la course il pourra reprendre son bien. Mais le prêtre, le devançant, vient s'enfermer dans sa maison.


Le vilain chez lui s'en retourne et il interroge sa femme:
Allons ! fait-il, il faut me dire comment il t'a pris les perdrix.
Elle lui répond:
Que Dieu m' aide ! Sitôt que le prêtre me vit, il me pria, si je l'aimais, de lui montrer les deux perdrix: il aurait plaisir à les voir. Et je le conduisis tout droit là où je les tenais couvertes. Il ouvrit aussitôt les mains, il les saisit et s'échappa. Je ne pouvais pas le poursuivre, mais je vous ai vite averti.
Il répond:
C'est peut-être vrai; laissons donc le prêtre où il est.
Ainsi fut dupé le curé, et Gombaut, avec ses perdrix.

Ce fabliau nous a montré que femme est faite pour tromper: mensonge devient vérité et vérité devient mensonge. l'auteur du conte ne veut pas mettre au récit une rallonge et clôt l'histoire des perdrix.

(MR,I,17.)

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:34

Saint Pierre et le jongleur (traduction : G. Raynaud)

Le Diable en ses œuvres


LIEU : En enfer, la salle palatine de Lucifer. Le trône du seigneur des lieux, chaudières et marmites bouillonnantes pleines d'âmes en peine.

PERSONNAGES :

* Le jongleur
* Lucifer
* Quelques beaux diables
* Le diablotin chétif
* Saint Pierre et ses clefs
* Des âmes damnées

[Des diables de l'enfer armés de crochets et de broches traînent les âmes damnées des autres personnages de la pièce. On retrouve ici pèle-mêle le seigneur Baudouin, Marion, le bossu avare et sa dame, l'évêque et le curé Simon... Un peu à l'écart, un diablotin chétif tente d'entraîner le jongleur (ici, ce dernier est habillé à la diable : chemise déchirée, braies et chapeau de feuilles sur la tête.)]

LE JONGLEUR : ... Ah, Messeigneurs, l'on m'emporte, j'ai trop mené folle vie, toujours en état de péché. J'ai trop aimé le jeu, la taverne et le bordeau et tant y ai perdu mes gains que trop souvent je suis allé sans ma vielle, sans chausses même ni cotelle. Lorsque soufflait la bise, je suis allé sans chemise.
LE DIABLOTIN : Pour sûr, voilà une âme bien chétive mais au reste meilleur pécheur du monde.
LE JONGLEUR : Mon chapeau de feuilles sur la tête, j'aurai voulu que tous les jours fussent de fête, le dimanche pourtant avait mes faveurs ...
LE DIABLOTIN : [ricanements diaboliques] Au terme de ses années vint pour lui l'heure du trépas. Un mois hors d'enfer, je suis resté les mains vides. Voyant mourir le jongleur, je cours cueillir son âme. Nul ne me fera dispute.

[Il entraîne le jongleur et le charge sur son épaule]

[Entrée du seigneur Lucifer, les diables se réunissent pour lui présenter leurs trouvailles.
Retardé par un jongleur gesticulant, le petit diablotin reste en arrière.]

LUCIFER : Soyez les bienvenus, ma foi. Vous n'avez pas chômé, je crois.
UN DIABLE : Voici âme de chevalier.
UN AUTRE : Et voici âme de prêtre.
UN AUTRE : Celle d'un évêque.
UN AUTRE: l'âme d'un larron.
UN AUTRE : Et celle d'un bourgeois.
UN AUTRE : Tous pris en état de péché mortel.
LUCIFER : Ces gens-là seront mal logés, vous devez m'en croire.

[Les diables précipitent les âmes dans les trappes et chaudières infernales]

UN DIABLE : Nous sommes tous ici, sauf un seul, un sot, un malheureux, qui ne sait pas tendre de pièges, qui ne sait pas gagner les âmes.

[Arrive le diablotin et son fardeau. Il dépose le jongleur au pied de Lucifer.]

LUCIFER : [Au jongleur] Vassal, qu'étais-tu sur la terre ? Un ribaud, un traître, un larron ?
LE JONGLEUR : Nenni, j'étais jongleur. Je porte avec moi la fortune que j'eus au monde en mon vivant. Mon corps a souffert la froidure; j'ai ouï de dures paroles. Puisque je suis ici logé, je chanterai si vous voulez.
LUCIFER : De tes chansons, je n'ai que faire, il te faut changer de métier; mais puisque je te vois si nu, si misérablement vêtu, fais donc le feu sous cette chaudière.

[Le jongleur va s'asseoir près du foyer. De son mieux entretient le feu et se chauffe tout à loisir.]

LUCIFER : Sires mes barons, loyaux sergents qui êtes tous ici assemblés, nous allons repartir chasser les âmes sur la terre puisque tel est notre travail.
[Il se tourne vers le jongleur]
Jongleur, écoute-moi. Je te confie toutes mes âmes. Tu m'en répondras sur tes yeux; je te les crèverai tous les deux et te pendrai par la gueule si tu m'en égares une seule.
LE JONGLEUR : Sire, allez-vous en. Je serai fidèle gardien : je m'y emploierai de mon mieux et vous rendrai toutes vos âmes.
LUCIFER : Eh bien, tu en es responsable ! Mais n'oublie pas ce que je te dis : si tu manquais à ta foi, je te dévorerai tout vif. En revanche, dès mon retour, je te rôtirai un moine à la sauce d'un usurier ou à celle d'un chevalier.

[Lucifer et sa compagnie quittent la scène. Le jongleur reste seul, attisant son feu, tandis que gémissent et pleurent les damnés.]

[Entrée de Saint Pierre : chauve, longue barbe blanche et moustaches tressées, trousseau de clefs et aube blanche. Il tient à la main un cornet et trois dés qu'il fait sonner et trébucher, sous son bras, un brelan (ici : tablette pour jouer aux dés).]

SAINT PIERRE : Ami, je suis Saint Pierre, le bon apôtre de Rome, descendu du ciel en Enfer pour jouer en ta compagnie. Vois le beau brelan que je t'apporte pour qu'on y essaie quelques coups. Mes trois dés ne sont pas pipés. Tu pourrais fort bien me gagner gentiment de beaux esterlins.

[Ce disant, il montre une bourse sonnante et rebondie.]

LE JONGLEUR : Seigneur, je vous jure, en toute franchise, que je n'ai rien, hors ma chemise. Au nom de Dieu, allez-vous en, car je n'ai ni maille ni denier.
SAINT PIERRE : Beau doux ami, mets donc comme enjeu cinq ou six âmes.
LE JONGLEUR : Je n'oserais, car si j'en perdais une seule, mon maître me rouerait de coups avant de me manger vif.
SAINT PIERRE : Qui le lui dira ? Il n'est pas à vingt âmes près. Vois-tu ces pièces d'argent fin ? Gagne-moi donc ces esterlins : ils sont frais et neufs. Mon suzerain bat monnaie et ne rogne point ses pièces. Voilà vingt sous de mise en jeu; toi, mets des âmes pour autant.

[Les deux s'assoient autour de la tablette. Fixant la bourse de Saint Pierre, le jongleur ne se tient plus de convoitise. Il prend les dés et commence à les manier.]

LE JONGLEUR : Jouons donc, je tente ma chance, une âme au coup, mais rien de plus.
SAINT PIERRE : C'est vraiment trop peu, mets-en deux, et le gagnant relance d'une à volonté ou blanche ou brune.
LE JONGLEUR : C'est entendu, mais jouons donc.

[On agite le cornet, les dés roulent sur le brelan.]

SAINT PIERRE : Je relance.
LE JONGLEUR : Avant le coup, diable ! Avancez donc vos deniers sur la table.
SAINT PIERRE : Bien volontiers, au nom de Dieu. Je mets mes esterlins en jeu.

[Le jongleur lance les dés.]

SAINT PIERRE : Pour jeter les dés, tu me sembles adroit de tes mains.

[Il joue à son tour.]

SAINT PIERRE : Huit, mais si ton coup est de six points, c'est trois âmes que tu me devras.
LE JONGLEUR : [Lançant les dés] Trois, deux et as.
SAINT PIERRE : Tu as perdu.
LE JONGLEUR : Oui, j'ai perdu, par Saint Denis. Eh bien, que ces trois vaillent six.

[Saint Pierre joue, gagnant encore.]

SAINT PIERRE : Tu me dois neuf.
LE JONGLEUR : Le compte doit être juste. Si je relance, tiendrez-vous, beau sire apôtre ?
SAINT PIERRE : Certainement.
LE JONGLEUR : Je dois neuf, ce coup vaudra douze. Jetez vos dés.
SAINT PIERRE : Volontiers, et c'est fait : regarde; je vois ici le coup de six; tu me dois donc vingt et unes âmes.
LE JONGLEUR : Par la tête Dieu, telle chose ne m'arriva jamais au jeu. Par la foi que vous me devez, jouez-vous avec quatre dés ou les vôtres seraient-ils pipés ? Je veux jouer à quitte ou double.
SAINT PIERRE : Bel ami, par le Saint Esprit, ce sera comme tu voudras. En un coup, dis-moi, ou en deux ?
LE JONGLEUR : En un seul; et se sera pour vingt et un et quarante deux.
SAINT PIERRE : Que Dieu m'aide !

[Les dés tombent sur le brelan.]

SAINT PIERRE : Ton coup ne vaut pas un merlan, tu as perdu car je vois cinq points en trois dés; la chance aujourd'hui me sourit. Tu me dois quarante deux âmes.
LE JONGLEUR : Vraiment, par le Corps-Dieu, je n'ai jamais vu tel jeu; par tous les saints qui sont à Rome, vous me trompez à chaque coup.
SAINT PIERRE : Mais jouez donc ! Êtes-vous fou ?
LE JONGLEUR : Je vous prends pour un franc larron; vous ne pouvez vous empêcher de truquer ou tourner les dés.
SAINT PIERRE : [Le prenant de très haut] Que Dieu me sauve ! Vous mentez; c'est bien l'usage des ribauds de dire qu'on change les dés quand le jeu n'est pas à leur gré. Malheur à celui qui m'accuse et maudit soit qui veut tricher. Si tu me prends pour un larron, c'est que tu n'as plus ta raison. J'ai grande envie, par Saint Marcel, de te caresser le museau.
LE JONGLEUR : Mais oui, larron, sire vieillard ! Car vous avez triché au jeu. Vous ne pouvez rien y gagner. Venez donc prendre votre mise !

[Le jongleur bondit sur les esterlins. Saint Pierre le prend à bras-le-corps et le force à lâcher sa proie. Le jongleur empoigne le Saint par la barbe et tire tant qu'il peut. Saint Pierre lui arrache sa chemise. Ils s'écharpent et se bourrent de coups mais le Saint en aube blanche a le dessus. Le jongleur capitule.]

LE JONGLEUR : Sire, faisons la paix; le pugilat a trop duré. Reprenons le jeu en ami, si vous êtes de cet avis.
SAINT PIERRE : Je vous en veux d'avoir mis en doute mon jeu, de m'avoir traité de voleur.
LE JONGLEUR : Sire, j'avais perdu la tête; j'en ai regret, n'en doutez-pas. Mais n'avez-vous pas fait bien pis en me déchirant ma chemise ? Soyons quittes, vous et moi.
SAINT PIERRE : Je vous l'accorde. Échangeons le baiser de paix.

[Embrassades]

SAINT PIERRE : Ami jongleur, écoutez-moi : vous me devez quarante deux âmes.
LE JONGLEUR : Assurément, par Saint Germain, je me mis au jeu trop matin. Reprenons les dés, voulez-vous, et nous allons jouer à trois coups.
SAINT PIERRE : Je suis tout prêt, mais, bel ami, allez-vous me pouvoir payer ?
LE JONGLEUR : Oui, et fort bien, n'en doutez pas, car vous aurez, à votre gré, chevaliers, dames ou chanoines, larrons, ou champions, ou moines. Voulez-vous nobles ou vilains, voulez-vous prêtres, chapelains?

[L'apôtre joue et gagne.]

LE JONGLEUR : Voyez cette chance ! Hélas ! Je n'ai jamais été qu'un mal loti, un malheureux en Enfer comme sur la Terre.

[Les âmes damnées se manifestent avec de plus en plus d'insistance. L'une d'elles, par exemple Sire Baudouin, parvient à passer sa tête hors de la chaudière/trappe/marmite fumante...]

LE DAMNE : Sire, par Dieu le glorieux, nous mettons en vous notre espoir.
SAINT PIERRE : [Agacé] Je suis à vous. Pour vous tirer de là, j'ai mis au jeu tout mon argent; s'il plaît à Dieu, avant la nuit, vous serez en ma compagnie.
LE JONGLEUR : Finissons-en. Je serai quitte ou je perdrai et mes âmes et ma chemise, et je ne sais plus que vous dire.

[Saint Pierre jette les dés.]

SAINT PIERRE : J'emporte sur la der des der ! Payez-moi sans tarder.

[Il se lève, invite les âmes à sortir de leur chaudière/trappe/chaudron et les conduit sur les chemins du paradis. Le cortège en liesse quitte la scène devant un jongleur ahuri et sans voix...]

[Retour des diables, Lucifer en tête. Il regarde alentours, se penche sur ses chaudières/trappes/chaudrons...]

LUCIFER : Holà, failli jongleur, dis-moi, où sont allées les âmes que je t'ai laissées ?
LE JONGLEUR : Sire, vous allez le savoir. Pour Dieu, ayez pitié de moi. Un vieillard vint à moi naguère. Il me montra sa bourse pleine et je crus la pouvoir vider. Nous avons donc joué, lui et moi; mais cette affaire a mal tourné car il avait des dés truqués, cet hypocrite, ce faux, ce perfide. J'ai perdu toutes vos âmes.
LUCIFER : [En fureur] Jongleur ! fils de ribaude; ta jonglerie me coûte cher. Maudit qui t'apporta ici; par mon chef, il me le paiera...

[Tous se tournent vers le diablotin responsable. D'un coup, Lucifer le jette à terre. Les autres diables l'empoignent et le jettent dans la chaudière.]

LUCIFER : [Se tournant vers le public.] Écoutez tous car telle est ma volonté et mon bon plaisir. Que nul en ma terre ne soit assez hardi pour conduire jamais ménestrel, jongleur ou joueur de dés. Quant à toi, bel ami, vide mon hôtel. je maudis ta jonglerie encore puisque j'ai perdu ma maisnie. Vide ces lieux, je te l'ordonne; de tels serviteurs, je n'ai besoin. Que jongleurs aillent leur chemin ! Dieu aime la joie, qu'il les garde ! Allez à Dieu et je m'en moque...

[Le jongleur s'enfuie à grandes enjambées. Saint Pierre fait une brève apparition, lui ouvrant sa porte...]

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:34

BRIFAUT
(fabliau du XIIIe siècle)

L'envie me prend de vous raconter l'histoire d'un vilain riche et ignorant, qui courait les marchés d'Arras à Abbeville : je commence, si vous voulez bien m'écouter. [...] Le vilain s'appelait Brifaut. Il s'en allait donc un jour au marché. Il portait sur son dos dix aunes de fort bonne toile, qui lui frôlait les orteils par devant et traînait au sol par derrière. Un voleur le suivait, qui inventa une belle duperie.
Il enfile une aiguille, soulève la toile de terre et la tient serrée tout contre sa poitrine ; il la fixe sur le devant de sa chemise et se colle au vilain dans la foule. Brifaut est pressé de toutes parts et notre larron tant le pousse et le tire qu'il le jette par terre. La toile lui échappe. Le voleur l'attrape et se perd au milieu des autres vilains.
Quant Brifaut se voit les mains vides, il est submergé de colère et se met à crier de tous ses poumons : « Mon Dieu ! Ma toile, je l'ai perdue ! Ma dame sainte Marie, à l'aide ! Qui a ma toile ? Qui l'a vue ? » La toile sur le dos, le voleur s'arrête et, prenant l'autre pour un sot, vient se planter devant lui et dit :
– De quoi te plains-tu, vilain ?
– Seigneur, je suis dans mon droit, car je viens d'apporter ici une pièce de toile, que j'ai perdue.
– Si tu l'avais cousue à tes vêtements comme j'ai fait avec la mienne, tu ne l'aurais pas perdue en chemin.
Et il s'en va sur ce, sans en dire plus. De la toile il fait ce qu'il veut, car chose perdue n'a plus de maître.
Brifaut n'a plus qu'à rentrer chez lui. Sa femme l'interroge, s'informe des deniers.
– Ma mie, fait-il, va au grenier chercher du blé et vends-le, si tu veux avoir de l'argent, car en vérité je n'en rapporte goutte.
– Ah non, fait-elle, puisse une crise de goutte te terrasser sur l'heure !
– C'est belle chose à me souhaiter, ma mie, pour me faire encore plus grande honte !
– Mais, par la croix du Christ, qu'est devenue la pièce de toile ?
– Je l'ai perdue, fait-il, c'est vrai.
– Et tu en as menti ! Que la mort subite t'emporte ! Filou de Brifaut, tu me l'as brifaudée ! Tu en as le gosier et la panse encore bien chauds, ah bâfrer à pareil prix ! Ah, je te déchirerais à belles dents !
– Ma mie, que la mort m'emporte et que Dieu me foudroie, si je ne te dis pas la vérité !
Aussitôt, la mort l'emporta et sa femme fut dans de plus mauvais draps encore, tant elle rageait et enrageait. Son mari décédé, la malheureuse lui survécut dans le chagrin le plus extrême.[...] Ici se termine notre histoire.


Traduit par Vincent NADEAU sur le texte du manuscrit de Berne, 354, édité dans MONTAIGLON, Anatole de, et Gaston RAYNAUD, Recueil général et complet des fabliaux des XIIIe et XIVe siècles, t. IV, Paris, Librairie des bibliophiles, 1880, p. 150-153.

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:36

Du vilain asnier (Thibaut de Champagne)

Traduction / adaptation Jean Bescond.

Il y avait à Montpellier un paysan qui avait l’habitude de charger ses deux ânes de fumier pour le vendre comme fumure.
Un jour qu’il avait chargé ses ânes, sans tarder il entra dans la ville, conduisant ses animaux à grand peine, les excitant de ses cris et les aiguillonnant d’une fourche.
Il fit tant qu’il entra dans la rue des Epiciers. Les apprentis y battaient les épices dans les mortiers, et quand il sentit leur odeur, notre ânier tomba raide évanoui tout comme s’il était mort: il n’aurait pu faire un pas de plus même pour cent marcs d’argent comptant.
Aussitôt ce fut la désolation et la crainte! Des gens disaient : « Pitié, mon Dieu ! Voyez ce cadavre ici ! » Car ils redoutaient une épidémie. Les ânes pendant ce temps se tenaient là tranquilles avec leur chargement car cet animal ne bouge pas si on ne l’y contraint.
Quand il y eut un bon attroupement, un petit futé qui avait tout vu, s’écria :

« Messieurs, si quelqu’un le souhaite, je veux bien guérir cet homme, mais contre des espèces sonnantes !

- Guérissez-le vite, et vous aurez vingt sous de ma bourse, s’écria un bourgeois.

- Bien volontiers, répondit notre homme. »

Aussitôt il saisit la fourche avec laquelle le paysan excitait ses ânes, prit une fourchée de son fumier et la porta sous le nez de son propriétaire. Quand celui-ci huma la puanteur du fumier, il en perdit le parfum des herbes ; alors il ouvrit les yeux, se mit debout et se déclara guéri. Soulagé et heureux, il annonça que désormais il ne passerait plus jamais par là s’il trouvait un autre chemin.
Par ce conte, j’ai voulu vous montrer que celui qui ne s’obstine pas dans son orgueil agit en homme sensé et sage et que nul ne doit aller contre la nature.

Fin du vilain ânier.

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:39

Merlin Merlot ou Du vilain qui devient riche et puis pauvre.

Jadis vivaient deux paysans qui gagnaient leur vie à vendre du bois. Ils étaient bien pauvres, mais Dieu, qui aide le pauvre monde, les soutenait avec peu. A qui pauvre est en toute chose, les petits biens semblent très grands. Ils prenaient en gré les petits biens, eux qui ne savaient rien des grands.
Chacun d'eux avait un âne, et on leur permettait d'aller couper des branches dans un bois. Tous les jours, ils chargeaient leur âne, mais ils ne gagnaient guère ) qu'un denier.
Chacun d'eux avait une maisonnette, et ils étaient mariés tous deux. L'un avait un fils et une fille; il avait donc plus de besoin que l'autre, qui n'avait point d'enfants. Il gagnait plus volontiers, et il épargnait à son pouvoir, pour nourrir ses deux enfants.
Les deux âniers allaient toujours ensemble au bois, et ensemble s'en retournaient, comme voisins qui s'entr'aimaient.
Ils menèrent longtemps cette vie; un jour, ils allèrent au bois pour travailler, mais il tombait ce matin-là tant de neige, et il gelait si fort qu'il était difficile de faire quoi que ce fût. L'un d'eux, cependant, se mit tout de suite au travail et coupa sa charge de bois. L'autre, celui qui avait des enfants, ne put tenir sa serpe, tant le froid lui faisait mal, et cacha ses deux mains dans son sein. Le premier, ayant fini de charger, s'en retourna. L'autre essaya de couper du bois, mais en vain. Alors, tout gémissant, il se mit à dire:
« Las ! que vais-je devenir ? Je ne peux jamais jouir d'un seul jour de paix ! C'est pourquoi je prie Dieu de faire que ma mort soit proche ! Que je puisse seulement me confesser avant ! Pauvre vilain, triste que je suis !... Vraiment, je languis en cette vie qui ne plaît à personne ! Dure est l'heure où naît le vilain. Quand le vilain naît, il n'y a peine qui ne l'attende pour son malheur. Pour le malheur je suis né, vilain vieux, vilain pauvre, plein de souffrance et de chagrin... Il va me falloir jeûner aujourd'hui, et toute ma maison avec moi. Mes enfants, ma femme le savent bien, quand c'est jour de fête, ou quand je n'ai rien pu gagner; ils n'ont ces jours-là rien à manger... Mes enfants me tendent les mains, ils pleurent et meurent de faim, si je n'ai point de pain à leur donner. Et leur mère arrive de son côté: elle m'attaque, m'injurie et me regarde de travers, en femme dont c'est l'habitude. Et c'est moi, malheureux, qui suis le coupable: je reste devant eux comme un coq mouillé, tête basse et tout ahuri, ou comme un chien battu. C'est pourquoi je demande à Dieu la mort, car cette souffrance me déchire. »
Tandis qu'il se lamentait, et battait sa poitrine à deux mains, il entendit près de lui une voix, qui disait:
« Qui es-tu ?
- Je suis un pauvre vieil homme, las et désolé, qui naquit loin de tout bien, un malheureux comme il n'y en a pas, le plus misérable de tous... Que Dieu me conduise à ma fin ! Ce sera aumône et bonté de sa part, car je hais ma vie à mort, et je la hais avec raison... Qui êtes-vous donc, beau sire ?
- Je suis Merlin, un prophète et un devin. J'ai eu pitié de toi, et je vais te traiter en telle amitié que je te rendrai riche pour toujours, si tu veux servir de tout ton cœur Jésus-Christ et ses pauvres. Je vais te donner tant d'or et tant d'argent que tu ne manqueras jamais de rien; et Dieu te récompensera à la fin, si tu sais utiliser mes dons. Tu connais la pauvreté. Elle t'a causé douleur assez et grande honte. Promets donc que, si tu es comblé de biens, tu aimeras les pauvres. Tu verras bien si tu les aimes, en les entendant se lamenter. Le malade qui devient sain sait bien ce qu'il faut aux malades.
- Messire Merlin, sachez-le bien, si je recevais de grands biens, je n'oublierais ni Dieu, ni les pauvres. Je tiendrais mes richesses comme en baillie, et je ferais tout le bien que je pourrais.
- Vraiment ?
- Oui, messire, je vous le dis bien loyalement, et vous le promets, en vérité.
- Je reçois ta promesse. Je verrai comment tu la tiendras, car je vais te mettre hors de peine. Va au bout de ton courtil. Sous le tronc d'un sureau, tu trouveras un grand trésor. Creuse à gauche de l'arbre, et tu verras quantité d'or et d'argent, que tu utiliseras à ton gré. Va-t-en, sers-toi sagement de tes richesses, et garde mon commandement. Et, d'aujourd'hui en un an, reviens ici vers moi, pour me rendre compte de ce que tu auras fait de ton avoir et de ta vie. Garde-toi de l'oublier. »
La voix se tut. Le vilain, joyeux, quitta la forêt, ramenant son âne, sans l'avoir chargé.
En le voyant revenir sans bois, sa femme ne put se tenir de crier: « Gueux ! Fainéant ! que mangeront aujourd'hui tes enfants ? Je vais te laisser là avec eux, et je te quitterai, comme un faillis que tu es, ennemi de Dieu et des hommes ! »
Lui se mit à sourire, et dit: « Dame, vous êtes ma mie ; et ma femme. N'ayez pas tant d'assurance. En peu de temps Dieu travaille. Laissez-moi la paix, vous ferez bien. Quand le moment sera venu, Dieu me conseillera.
- Vous conseillera ? Comment donc ? Je veux le savoir tout de suite ! Ne me celez rien. Avez-vous trouvé quelque bourse ou rêvé de trésor ? Je n'ai aujourd'hui ni bu ni mangé, et mes enfants non plus, ce qui me peine plus encore. Pour moi seule, je ne ferais pas tant de bruit, mais je n'ai ni sou, ni maille, ni chose que je puisse mettre en gage. Et nous sommes dans un grand ; besoin. Que voulez-vous donc dire ? Je veux le savoir. »
A force de le tracasser, elle obtint qu'il lui racontât ce que la voix lui avait promis. Aussitôt chacun s'arma d'un pic; tous deux coururent à l'endroit marqué, et creusèrent si bien qu'ils trouvèrent le trésor.
Ils ne changèrent que peu à peu leur manière de vivre, de peur de faire jaser les gens. Le vilain, par contenance, allait tout d'abord deux fois par mois chercher du bois; puis il n'y alla plus du tout. Il vécut à l'aise et en paix, se disant qu'il avait souffert assez de misère dans sa vie. Il mit toute sa confiance dans sa richesse, et ne s'occupa de rien, sinon de vivre heureux et tranquille. Il acheta des terres et des maisons; la considération de tous l'entoura; on le proclama prud'homme et sage. Tant qu'il avait été pauvre, il n'avait eu amis ni parents.
Une fois riche et réputé, il en eut beaucoup, qu'il ne se connaissait pas auparavant. Chacun au riche s'apparente, l'honore et lui fait suite.
Au bout de l'année, il alla au bois; il appela la voix du buisson. La voix répondit: ; « Que veux-tu ? N'as-tu pas ce qu'il te faut ? De quoi te plains-tu ?
- Sire Merlin, dit-il, en vérité, je suis riche de grand avoir, mais je vous requiers et je vous prie, comme mon ami cher, de vous mettre en peine et travail pour m'accorder une faveur: je voudrais être prévôt de ma ville.
- C'est bien, tu le seras d'ici quarante jours, je te le promets. Va-t-en donc, mais n'oublie pas de revenir d'aujourd'hui en un an me conter tes affaires; et surtout veille à te conduire de manière que Dieu reçoive en gré tes œuvres. »
L'autre s'en revint joyeux à son hôtel. La promesse de la voix se réalisa: il fut prévôt et bailli au terme fixé.
Mais il ne fut pas meilleur pour cela. Il se mit au service des riches. Venu de bas, plus il s'élevait, plus il devenait arrogant et dur, méchant et plein de colère. Il en vint à oublier tout à fait Dieu dans son orgueil. Il ne se soucia plus des pauvres, son cœur se ferma pour eux. Il se mit à mépriser comme un vil chien le pauvre homme qui avait été son compagnon, et à le haïr, parce que sa rencontre lui rappelait sa pauvreté passée. Il vécut ainsi comme un insensé.
Une année, la date fixée arriva. Il se dit qu'il irait encore visiter la voix pour voir ce qu'elle pourrait bien encore lui donner. Car il voulait toujours en tirer quelque chose, sa grande avidité n'étant jamais rassasiée. Il s'en alla donc au bois, en grande fête et magnificence, et fit arrêter sa compagnie sur la lisière. Seul, il se rendit auprès du buisson, et il se mit à crier:
«Merlin, viens donc me parler ! Hâte-toi, par ta merci, car je ne puis demeurer longtemps ici.
- Qu'y a-t-il ? demanda la voix.
- J'ai grand bien, et je suis fort heureux du grand honneur où tu m'as mis; c'est pourquoi je reste pour toujours ton ami. Mais je viens encore te prier de m'aider à marier ma fille au fils du prévôt d'Aquilée. Je voudrais aussi que mon fils devienne évêque de la ville de Blandebecque, dont l'évêque vient de mourir. Ce serait ma joie et ma consolation de voir mon fils et ma fille faire honneur à leur famille. Accorde-moi ces deux choses et tu resteras toujours mon ami.
- Je ne me ferais certes pas prier, si je savais que ce fût pour le bien.
- Par ma foi, sans aucun doute. Ma fille est honnête, sage et belle. Et mon fils est si fort lettré qu'il sait lire dans tous les livres; et il a maintenant vingt-cinq ans.
- Va-t-en donc. Je t'accorde ces deux choses. Dans quarante jours, ce que tu demandes arrivera. Mais pense à toi, n'oublie pas de revenir d'aujourd'hui en un an, et fais bien attention à ce que tu demanderas. Fol est celui qui s'endette et ne peut s'acquitter après. »
Le vilain s'en alla donc, se hâtant à coups d'éperon. Il était très heureux de ce que la voix lui avait promis, et sa femme, quand elle le sut, en mena grande joie avec lui.
Au terme fixé, les deux souhaits qu'il avait formés furent réalisés. Mais le vilain resta le même, malgré l'honneur que Dieu lui fit... Son péché cependant le conduisait où il devait le conduire.
Il mena toute cette année-là grand train. Riche d'avoir, pauvre de sens, il vivait comme un fou, n'imaginant pas qu'il pût avoir jamais une autre vie...
Une nuit vint, où il dit à sa femme: «Il me faudra aller demain parler à la voix du buisson. Bien volontiers je n'irais point, car je n'ai plus que faire d'elle, et je n'ai cure de la retrouver.
- Sire, dit-elle, allez-y pourtant, et parlez-lui seule­ment. Dites-lui tout de suite: « Sire, je n'ai plus besoin de vous; cela m'ennuie de venir si souvent. » Vous serez débarrassé de Merlin de cette façon-là, et vous ne craignez ni lui, ni nul autre. »
Le vilain, pour son malheur, se leva le lendemain; il revêtit ses beaux habits, et, à cheval, s'en alla vers le bois. Avec lui vinrent deux sergents pour lui tenir compagnie. Il les laissa à quelque distance, et s'en alla seul près du buisson. Il se hâta d'appeler la voix:
«Hé, Merlot ! Où donc es-tu ? Voici longtemps que je t'attends. Viens vite, je te dirai ce que je veux, et je m'en irai après. »
La voix lui répondit de dessus un arbre: « Je suis dans cet arbre, et peu s'en faut que ton cheval ne m'ait écrasé. Dis-moi ce que tu viens chercher.
- Je suis venu prendre congé de toi. Je veux te faire entendre que je ne veux plus prendre la peine de tant aller et venir: cela m'ennuie, ce n'est pas mon affaire de prier et réclamer. Je ne te demande plus rien. Adieu donc, je m'en vais, que Dieu te garde !
- Vilain, vilain, cela ne te pesait pas de venir ici chaque jour, avec ton âne, chercher les bûches dont la vente soutenait ta pauvre vie... Puis tu es venu une fois l'an, pour obtenir ce que tu voulais. J'ai bien mal placé mes services ! Tu es devenu fier et arrogant, et tu ne crois plus que mal te puisse advenir un jour, comme à un vilain fol et présomptueux que tu es, plein de mal et vide de bien ! Quiconque aide un vilain, celui-là cueille pour soi-même la verge qui le battra ! Quand tu m'as parlé pour la première fois, tu m'as appelé monseigneur Merlin, en simple brave homme que tu étais; puis après, sire Merlin, et puis, Merlin, et puis, Merlot. Ton misérable cœur n'a pas su m'honorer, ni glorifier mon nom... Vilain, Dieu t'avait prêté de grandes richesses et tu n'as pas su t'en servir avec bonté; tu as été avide du bien d'autrui. Tel un chien qui se nourrit de charogne, et, rassasié, se couche dessus, parce qu'il ne peut plus en manger, et ne veut pas en donner aux autres, tu n'as pas voulu dépenser ton avoir, ni l'employer à bien faire. Vilain, vilain ânier, vide de toutes grâces, vilain tu es et resteras. Tu vas retourner à ton premier métier. Des grands biens que je t'avais donnés, tu n'auras pas plus qu'au temps où tu gémissais de ta pauvreté... Tu m'as trompé, la roue de la Fortune va tourner pour toi, et tu ne pourras t'en relever. »
Le vilain, qui ne craignait rien de tout cela, quitta la forêt, et ne tint pas plus compte des paroles de Merlin, que d'une coquille de noix. Il ne fit qu'en plaisanter, et continua de vivre à son gré, sans vouloir changer sa nature et son cœur insensé...
Bientôt sa fille mourut sans laisser d'héritiers, et le vilain perdit avec elle la dot qu'il lui avait donnée. Son fils, l'évêque, mourut peu après. Il en eut grand chagrin, mais il n'eut pas l'idée de s'amender, et il ne reconnut pas en lui-même sa méchanceté. A la fin, le seigneur du pays, qui venait de faire la guerre, vint dans la ville dont le vilain était bailli. On lui raconta que le vilain, méchant et avare, possédait plus d'or et d'argent qu'aucun banquier de Cahors. Le seigneur le fit venir, et lui demanda une partie de son bien. Et le vilain, qui ne savait point donner, répondit qu'il n'avait rien.
Alors le seigneur se fâcha, et lui jura qu'il n'aurait plus rien, en vérité. Il lui prit tout ce qu'il avait, si bien qu'il ne lui resta plus de quoi manger. La prophétie se trouva réalisée.
Que vous dirai-je de plus ? Il se donna tant de mal qu'il put gagner de quoi acheter un âne, et s'en retourner au bois chaque jour; il reprit ainsi son premier travail... Il travailla des mains, non de cœur; et il usa sa vie dans la peine, puni de son fol orgueil.

Fabliaux et contes de Moyen Age, éd. Classiques illustrés Hatier, 1968

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:50

Le vilain de Farbus (Traduction Jean Bodel)

Seigneurs, un jour du temps jadis, il arriva qu'un vilain de Farbus devait aller au marché ; sa femme lui avait donné cinq deniers et quelques mailles pour les employer ainsi que vous allez m'entendre le raconter : trois mailles pour un râteau, deux deniers pour un gâteau qu'elle voulait tout chaud et croustillant, et trois deniers pour ses dépenses. Elle mit cet argent dans sa bourse et, avant que de le laisser partir, elle lui fit le décompte de ses dépenses : un denier tout rond pour des petits pâtés et de la cervoise, compta-t-elle, et deux deniers pour le pain, ce serait suffisant pour son fils et lui. Alors le vilain sort par la porte du jardin et se met en route. Il emmène avec lui son fils Robin pour l'ini­tier à la vie et aux coutumes du marché.

Au marché, devant une forge, un forgeron avait laissé traîner, comme s'il était à l'abandon, un fer encore chaud pour tromper les fourbes et les niais qui, souvent, s'y laissaient prendre. Le vilain, en l'apercevant, déclara tout de go à son fils qu'un fer était une bonne aubaine. Robin s'agenouilla près du fer et le mouilla en crachant dessus : le fer, qui était chaud, se mit à bouillir avec une grande effervescence. Quand Robin vit le fer aussi chaud, il se garda bien de le toucher et s'en alla en le laissant en place. Le vilain, qui était ignorant, lui demanda pourquoi il ne l'avait pas pris.
“ Parce qu'il était encore tout brûlant, le fer que vous aviez trouvé !
-Comment t'en es-tu rendu compte ?
-Parce que j'ai craché dessus et qu'il s'est mis immédiate­ment à frire et à bouillir ; or il n'y a sous le ciel aucun fer chaud qui, si on le mouille, ne se mette à bouillir : c'est ainsi qu'on peut le savoir.
-Eh bien, tu m'as appris là une chose que j'apprécie beau­coup, fit le vilain, car souvent je me suis brûlé la langue ou le doigt en attrapant quelque chose mais quand, doréna­vant, le besoin s'en fera sentir, je m'y prendrai comme tu l'as fait. ”
Ils arrivèrent alors devant un étal où l'on vendait du pain, du vin, de la cervoise, des petits pâtés et bien d'autres choses. Robin, qui était très gourmand, déclara aussitôt qu'il voulait en avoir. Ils firent le compte de leur argent et trouvèrent les cinq deniers et les mailles. Ils dépensèrent sans la moindre retenue trois deniers pour leur déjeuner après quoi il ne leur resta plus qu'à prendre le chemin du retour. Ils achetèrent un râteau pour trois mailles et un gâteau mal travaillé et plein de grumeaux pour deux deniers. Robin le mit dans son giron et le vilain porta le râteau. Ils sortirent par la porte de la ville et reprirent le chemin de leur maison.
La femme du vilain, en ouvrant la porte du jardin, les accueillit avec un visage plus renfrogné qu'un plat à barbe ou une arbalète :
“ Où est mon gâteau ? dit-elle.
-Le voilà, répondit le vilain, mais, si vous m'en croyiez, vous en feriez un morteruel sur-le-champ car je meurs de faim. ”
Elle allume aussitôt un feu de brindilles et s'active. Robin nettoie la poêle. Ils se hâtent de tout préparer. Dès que la poêle se met à bouillir, le vilain en a l'eau à la bouche. Il demande qu'on lui mette son écuelle, celle qui est bien creuse et dans laquelle il a l'habitude de manger :
“ Je ne veux pas en changer car j'en ai souvent été satisfait. ”
Sa femme la lui remplit pleine à ras bord. Et il ne prend pas une cuiller plus petite que celle qu'on utilise pour tourner dans les pots et servir ; il la remplit autant qu'il le peut de morteruel* bouillant et crache dessus afin de ne pas se brû­ler, ainsi que Robin l'avait fait sur le fer chaud. Mais le morteruel qui avait été porté à l'ébullition sur le feu de brindilles, ne frémit pas. Le vilain ouvre grand la bouche et y enfourne d'un coup la plus douloureuse gorgée dont il eut jamais l'occasion de se repaître car, avant même qu'il ait pu l'avaler, il eut la langue si brûlée, la gorge si embra­sée et le tube digestif si échauffé qu'il ne put ni cracher ni avaler et qu'il se crut aux portes de la mort. Il devint écar­late. .
“ Certes, fait Robin, c'est surprenant de voir qu'à votre âge vous ne savez pas encore manger !
-Ah ! Robin, infâme traître, par ta faute je suis dans un tel état que je te souhaite tous les maux possibles ! Car, mal­heureux que je suis, je t'ai cru et j'en ai la langue complè­tement brûlée et l'intérieur de la bouche à vif !
-C'est parce que vous n'avez pas correctement soufflé sur votre cuiller. Pourquoi n'avez vous pas soufflé suffisam­ment avant de la porter à votre bouche ?
-Mais ce matin tu n'as pas soufflé sur le fer chaud que j'avais trouvé !
-Non, je l'ai éprouvé avec plus de sagesse : j'ai craché dessus pour le mouiller.
-J'ai fait la même chose sur ma cuiller et je me suis tout brûlé, fit le père.
-Sire, répondit Robin, par le Saint Père, au moins jamais plus, à votre corps défendant, vous n'oublierez que le fer chaud n'est pas du morteruel !”
Seigneurs, retenez cela : l'époque est maintenant telle que le fils donne des leçons au père et il n'est pas un jour où cela ne soit évident, ici et ailleurs, ainsi que je le pense, car les enfants sont plus fins et rusés que ne le sont les vieillards chenus. Le vilain de Farbus l'apprit à ses dépens.

(*sorte de bouillie)

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:50

Les Deux Bourgeois et le Vilain

J’ai ouï conter qu’un vilain, en compagnie de deux bourgeois, s’en allaient en pèlerinage : ils faisaient dépense commune. Ils n’étaient pas loin du lieu saint quand l’argent vint à leur manquer. Il leur restait de la farine, tout juste de quoi faire un pain. Les bourgeois s’en vont à l’écart, comme deux larrons qui complotent :

« Ce paysan n’est qu’une bête ; trouvons moyen de l’engeigner. »

Une idée leur vient, ils se disent :

« Faisons le pain, mettons-le cuire ; là-dessus nous irons dormir. Celui-là seul le mangera qui fera pendant son sommeil le rêve le plus étonnant. »

Le vilain sans bouger attend que les bourgeois soient endormis. Il se lève, court au foyer, tire le pain, tout chaud le mange et s’en va aussitôt s’étendre. A son tour un bourgeois se lève et réveille son compagnon.

« J’ai fait, dit-il, un bien beau rêve qui m’a mis le cœur tout en joie. Saint Gabriel et saint Michel ont ouvert la porte du ciel ; ils m’ont emporté sur leurs ailes et j’ai vu la face de Dieu.

– Tu as de la chance, dit l’autre. Mon rêve fut bien différent ; il m’a semblé voir deux démons qui m’ont enchaîné en enfer. »

Notre vilain les entendait et faisait semblant de dormir. Les bourgeois, pensant le duper, l’appelèrent pour l’éveiller. Feignant la surprise d’un homme qu’on tire d’un profond sommeil, encore ahuri par les songes, il leur demanda aussitôt :

« Qu’y a-t-il, et qui m’a fait peur ?

– Nous sommes vos deux compagnons, vous le savez bien, levez-vous !

– Seriez-vous déjà de retour ?

– De retour ? de retour ? nigaud ! mais nous n’avons jamais bougé.

– Je veux bien vous croire ; pourtant voici le rêve que j’ai fait : saint Gabriel et saint Michel ont ouvert les portes du ciel et ont emporté l’un de vous pour le conduire devant Dieu ; des diables ont entraîné l’autre dans l’éternel feu de l’enfer. Je pensais vous avoir perdus et ne plus jamais vous revoir. Je me levai, mangeai le pain ; j’avoue n’en avoir rien laissé. »

Ainsi fit bien le paysan. On doit avoir, par Dieu le grand, la punition que l’on mérite ; et qui tout convoite, tout perd.



Anonyme, Les Deux Bourgeois et le Vilain, Fabliau, traduit de l’ancien français par G. Rouger, éd Gallimard.

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 11:50

Le dit du buffet.

Je vais vous conter ce fabliau dont j’entendis parler dans la demeure d’un Comte. Il s’agit d’un Sénéchal : il est félon et lâche, parjure et plein de tous les vices mauvais. Sachez qu’il n’était guère plaint par ceux qui venaient au château lorsqu’il advenait quelque ennui, tant il était rempli de méchanceté. Car ce méchant homme, comme un porc, s’engraissait, s’emplissait la panse en buvant du vin à la dérobée, en mangeant gras poulets et nombreux poussins. Mais le Comte, lui, avait grand renom. Celui-là menait bonne vie et ne faisait que rire de la méchanceté de l’autre.
Or, un jour, il décida de donner grande fête, on s’en souvient encore aujourd’hui. Messire Comte qui était preux et sage fit savoir qu’il voulait tenir sa cour. Tous étaient admis car qui le voulait faisait partie de la Cour. Le Sénéchal n’était pas content car il pensait que chacun viendrait et réclamerait tout ce qu’il désirait sans qu’il lui en coûtât un œuf.
Mais voici qu’apparaît Raoul, un bouvier qui conduisait la charrue. Le Sénéchal ne l’aimait pas, je ne saurais trop dire pour quelle raison. Raoul qui avait entendu dire que le Comte ne refusait rien à personne était venu au château et demanda où il pouvait s’asseoir. Le Sénéchal lui assène alors une baffe énorme et demande qu’on apporte vin et nourriture à ce vilain. Le Sénéchal pensait l’enivrer et pouvoir ainsi le maltraiter sans qu’il pût se défendre.
Pendant ce temps, le Comte fait appeler ses ménestrels pour qu’ils lui racontent des histoires amusantes. Celui qui raconterait la meilleure, ferait le meilleur tour, aurait une robe d’écarlate neuve. Qu’on se le dise ! Les ménestrels applaudissent. Chacun se livre à ses jeux favoris. L’un fait l’ivrogne, l’autre l’idiot ; l’un chante, les autres jouent. D’autres miment une bataille, d’autres encore jonglent ou jouent de la vielle devant le Comte. Raoul, alors, ramasse sa nappe tranquillement, sans hâter, attend que le silence revienne et s’approche du Comte et du Sénéchal qui ne se méfie pas car il écoute le seigneur. Il lève alors sa main et lui flanque une grande baffe (buffe) sur la joue ce qui l’envoie rouler à terre.
« Je vous rends buffet et nappe car je n’en ai plus besoin. Il faut toujours rendre ce qu’on vous a prêté, dit le vilain.
- Que signifie ceci ? Pourquoi as-tu frappé mon sénéchal ? Tu as fait preuve de trop de hardiesse en frappant devant moi cette demi-portion et te voilà dans un mauvais cas car si tu ne te justifies pas, je te ferai immédiatement connaître ma prison !
- Seigneur, daignez m’écouter et m’entendre un tantinet. Quand je suis entré ici, j’ai rencontré votre sénéchal qui est cruel, insolent et mesquin. Il m’a dit des méchancetés et insanités en grand nombre et il m’a frappé en me donnant une grande baffe. A quoi par moquerie, il m’a dit de m’asseoir sur ce buffet et qu’il me le prêtait. Après avoir bu et mangé, Seigneur Comte, qu’aurais-je dû faire de son buffet, sinon le lui rendre ? Je sais bien que j’y aurais perdu car bien mal acquis ne profite jamais. Aussi, je lui ai rendu devant témoins comme vous l’avez vu vous-même. Je ne suis donc coupable de rien. Pourquoi serais-je emprisonné alors que je lui ai rendu son bien ? Même je vais m’apprêter à lui rendre un autre buffet si celui qu’il a reçu ne lui convient pas. » Il fait mine de lever la main. Le sénéchal ne sait plus où se mettre car tous se sont mis à rire.
« Il t’a rendu ton buffet, dit le Comte au sénéchal. Et à toi, bouvier, je te donne ma robe d’écarlate car c’est toi qui nous as fait rire mieux que les autres ménestrels. »
En effet, le bouvier méritait de gagner cette robe neuve. Jamais on ne vit si bon paysan si bien servir un sénéchal. Il lui a rendu sa vilénie. Est fou qui provoque au mal et qui, à mal agir, s’emploie. Ou, je vous le dis encore : qui chasse bien trouve son bien.

D’après Barbazan. Adaptation par Janique Vereecque

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 02 Nov 2016, 12:01

 Le Bourgeois d'Abbeville
Fabliau longtemps considéré comme anonyme mais attribué, au XIXe, à Bernier :
(traduction : M. Legrand d'Aussy)

Je vais aujourd'hui vous conter l'histoire d'un riche bourgeois d'Abbeville. Cet homme avait des terres, et beaucoup de biens.
Mais il advint que tout le pays fut ravagé par la guerre. Par crainte des ennemis, il quitta sa ville avec sa femme et son jeune fils, et vint à Paris.
Cet homme d'honneur était sage et courtois, la dame fort enjouée, et le jeune homme n'était ni sot ni malappris. Aussi les voisins furent-ils très heureux de les accueillir. On les tenait en grande estime. Le bourgeois faisait commerce, achetant et revendant les denrées si habilement, qu'il accrut beaucoup son bien.
Il vécut ainsi fort heureux, jusqu'au jour où il perdit sa compagne. Le jeune garçon, qui était leur seul enfant, en fut très attristé. Il parlait sans cesse de sa mère. Il pleurait, il se pâmait. Si bien que son père chercha à le réconforter.
- Beau doux fils, lui dit-il, ta mère est morte ; prions Dieu qu'il prenne son âme en pitié !
Mais sèche tes yeux, mon enfant, car de pleurer ne sert à rien. Te voilà bientôt chevalier, et d'âge à prendre femme. Nous sommes ici en terre étrangère, loin de nos parents et de nos amis. Si je venais à disparaître, tu te trouverais bien seul, dans cette grande ville.
Aussi voudrais-je te voir marié. Il te faut une femme bien née, qui ait oncles, tantes, frères et cousins, tous gens de bon aloi. Certes, si j'y voyais ton bonheur, je n'y ménagerais guère mes deniers.
Or, devant la maison du prud'homme habitait une demoiselle hautement apparentée. Son père était un chevalier fort expert au maniement des armes, mais qui avait mis en gage tous ses biens et se trouvait ruiné par l'usure.
La fille était gracieuse, de bonne mine, et le prud'homme la demanda à son père.
Le chevalier, de prime abord, s'enquit de sa fortune et de son avoir. Très volontiers, il lui répondit :
- J'ai, tant en marchandises qu'en deniers, mille et cinq cents livres vaillants. J'en donnerai la moitié à mon fils.
- Hé ! beau sire, dit le chevalier, si vous deveniez templier, ou moine blanc, vous laisseriez tout votre bien au Temple ou à l'abbaye. Nous ne pouvons nous accorder ainsi ! Non, sire, non, par ma foi !
- Et comment l'entendez-vous donc ?
- Il est juste, messire, que tout ce que vous possédez, vous le donniez à votre fils. À cette seule condition, le mariage sera fait.
Le prud'homme réfléchit un temps.
- Seigneur, j'accomplirai votre volonté, dit-il.
Puis il se dépouilla de tout ce qu'il avait au monde, ne gardant pas même de quoi se nourrir une journée, si son fils venait à lui manquer.
Alors le chevalier donna sa fille au beau jeune homme.
Le prud'homme vint demeurer chez son fils et sa bru. Ils eurent bientôt un jeune garçon, aussi sage que beau, plein d'affection pour son aïeul ainsi que pour ses parents.
Douze années passèrent. Le prud'homme devenait si vieux qu'il lui fallait un bâton pour se soutenir. Comme il était à la charge de ses enfants, on le lui faisait cruellement sentir. La dame, qui était fière et orgueilleuse, le dédaignait fort. Elle le prit si bien à contrecoeur qu'enfin elle ne cessait de répéter à son mari :
- Sire, je vous prie, pour l'amour de moi, donnez congé à votre père. En vérité, je ne veux plus manger, tant que je le saurai ici.
Le mari était faible et craignait beaucoup sa femme. Il en fît donc bientôt à sa volonté.
- Père, père, dit-il, allez-vous-en. Nous n'avons que faire de vous : allez vous punir ailleurs ! Voilà plus de douze ans que vous mangez de notre pain. Maintenant, allez donc vous loger où bon vous semblera !
Son père l'entend, et pleure amèrement. Il maudit le jour qui l'a vu naître.
- Ah ! beau fils, que me dis-tu ? Pour Dieu, ne me laisse point à ta porte. Il ne me faut guère de place. Pas même de feu, de courtepointe, ni de tapis. Mais ne me jette pas hors du logis : fais-moi mettre sous cet appentis quelques bottes de paille. Il me reste si peu de temps à vivre !
- Beau père, à quoi bon tant parler ? Partez et faites vite, car ma femme deviendrait folle !
- Beau fils, où veux-tu que j'aille ? Je n'ai pas un sou vaillant.
- Vous irez de par la ville. Elle est, Dieu merci, assez grande, vous trouverez bien quelque ami, qui vous prêtera son logis.
- Un ami, mon fils ! Mais que puis-je attendre des étrangers, quand mon propre enfant m'a chassé ?
- Père, croyez-moi, je n'y peux rien, ici je n'en fais pas toujours à ma volonté.
Le vieillard a le coeur meurtri. Tout chancelant, il se lève et va vers le seuil.
- Fils, dit-il, je te recommande à Dieu. Puisque tu veux que je m'en aille, de grâce, donne-moi quelque couverture, car je ne puis souffrir le froid.
L'autre, tout en maugréant, appelle son enfant.
- Que voulez-vous, sire ? dit le, petit.
- Beau fils, va dans l'écurie, tu y prendras la couverture qui est sur mon cheval noir, et l'apporteras à ton grand-père.
L'enfant cherche la couverture, prend la plus grande et la lus neuve, la lie en deux par le milieu, et la partage avec son couteau. Puis il apporte la moitié.
- Enfant, lui dit l'aïeul, tu agis laidement. Ton père me l'avait donnée toute.
- Va, dit le père, Dieu te châtiera. Donne-la tout entière.
- Je ne le ferai point, dit l'enfant. De quoi plus tard seriez-vous payé ? Je vous en garde la moitié, car vous-même de moi n'obtiendrez pas davantage. J'en userai avec vous exactement comme vous l'avez fait avec lui. De même qu'il vous a donné tous ses biens, je veux aussi les avoir à mon tour. Si vous le laissez mourir misérable, ainsi ferai-je de vous, si je vis.
Le père hoche la tête en soupirant. Il médite, il rentre en lui-même.
- Sire, dit-il, rebroussez chemin. Il faut que le diable m'ait poussé, car j'allais commettre un péché mortel. Grâce à Dieu, je me repens. Je vous fais à tout jamais seigneur et maître en mon hôtel. Si ma femme ne peut le souffrir, ailleurs je vous ferai bien servir. Vous aurez toutes vos aises, courtepointe et doux oreiller.
" Par saint Martin, je vous le dis, je ne boirai de vin ni ne mangerai de bon morceau, que vous n'en ayez de meilleur. Vous aurez une chambre privée, et à bon feu de cheminée. Vous aurez une robe telle que la mienne. À vous je dois fortune et bonheur, beau doux père, et je ne suis riche que de vos biens.
" Seigneurs, la leçon est bonne, croyez-m'en. Tel qui jadis s'est dépouillé pour son enfant subit trop souvent le sort de ce bourgeois.

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Dim 29 Jan 2017, 16:28

Quel plaisir de lire ces fabliaux ! Ça me rappelle le collège. J'aimais toutes ces histoires.

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Dim 29 Jan 2017, 16:37

En général, on attaque le Moyen Âge avec. Ça passe bien. Wink

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Dim 29 Jan 2017, 16:58

Oui, la preuve, on s'en rappelle !

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Dim 29 Jan 2017, 17:00


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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Lun 22 Mai 2017, 15:50

Ah, les fabliaux ! Tu me renvoies des années en arrière, là ! C'est la seule chose que j'arrive à lire de cette époque.
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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mar 23 Mai 2017, 18:37

Ce n'est pas facile, il faut aimer.

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Mer 24 Mai 2017, 09:36

En lisant tes fiches, je me rends compte qu'il n'y a pas que des textes rédhibitoires.
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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Jeu 25 Mai 2017, 11:40

Oh, alors, ça, ça me fait plaisir !

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Jeu 25 Mai 2017, 11:45

Je crois qu'on a dû tous voir les fabliaux au collège. J'aimais bien mais sans plus.
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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Jeu 25 Mai 2017, 11:50

Oui, je crois d'ailleurs qu'ils sont toujours au programme.

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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Jeu 25 Mai 2017, 11:57

Je l'espère !
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Maminette
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MessageSujet: Re: Les fabliaux    Jeu 25 Mai 2017, 12:14

J'espère aussi car ça reste quand même notre patrimoine.
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MessageSujet: Re: Les fabliaux    

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Les fabliaux
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