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 Marguerite Yourcenar [XXe s / Belgique - France - Etats-Unis ; Nouvelles]

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Lydia
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MessageSujet: Marguerite Yourcenar [XXe s / Belgique - France - Etats-Unis ; Nouvelles]   Dim 20 Sep 2015, 18:12

La Veuve Aphrodissia (Nouvelles orientales)




La Veuve Aphrodissia est la septième nouvelle de ce recueil en contenant une dizaine. Marguerite Yourcenar s'est inspirée de fables, de contes ou de faits divers orientaux pour les retranscrire avec son propre style.

Le texte s'ouvre sur la mort de Kostis le rouge, un hors-la-loi ayant tué le pope d'un village de Grèce. Si les habitants se réjouissent de cette mort, la femme du Pope, elle, en est affectée - douloureusement affectée. Car Aphrodissia aimait en secret Kostis. Elle est obligée cependant de paraître respectable en mémoire de son époux. Et c'est bien là tout son dilemme. Car, finalement, elle est doublement veuve : administrativement (le Pope) et amoureusement (Kostis).  La révolte de cette femme est accentuée par ce deuil qui n'en finit pas. En Grèce, comme dans l'Antiquité, les pleureuses doivent venir se lamenter devant le corps du défunt. Mais ici, il lui faut attendre trois jours et trois nuits, que l'on ramène le mort, avant d'entamer ce long travail sur soi. Et ce qui est fabuleux avec l'écriture de Yourcenar, c'est que l'on ne comprend pas de suite. Ce n'est que lorsque la veuve veut offrir à manger à ses "vengeurs" que l'on commence à apercevoir son ressenti : "(...) comme elle n'avait pu assaisonner de poison les tranches de pain et de fromage qu'elle leur avait présentées, il lui avait fallu se contenter d'y cracher à la dérobée, en souhaitant que la lune d'automne se lève sur leurs tombes."

Certes, le sujet de l'amour adultère n'est pas nouveau. Mais l'auteur le transcende ici par la magie de son écriture. On entend presque le coeur de cette femme qui hurle. Le Pope ne lui avait donné qu'une image sociétale. Elle n'était rien aux yeux de ceux qu'elle appelle "les paysans", avec tout le mépris qu'elle insuffle dans ces termes. Avec Kostis, elle était Femme. Et lorsqu'elle aperçoit sur le bras de cet être aimé que son prénom y est gravé, elle ne se maîtrise plus.

Yourcenar reconstitue ici une tragédie avec ce climat propre aux dérèglements passionnels. Aphrodissia est digne de Phèdre et d'Antigone. Elle laisse s'exprimer l'amour et l'exaspération. Cela ira jusqu'à la folie. Un texte magnifique à lire absolument !




Extrait :


La veuve Aphrodissia s'essuya les yeux et s'assit sur l'unique escabeau de la cuisine, appuyant sur le rebord de la table ses deux mains, et sur ses mains son menton qui tremblait comme celui d'une vieille femme. C'était un mercredi, et elle n'avait pas mangé depuis dimanche. Il y avait trois jours aussi qu'elle n'avait pas dormi. Ses sanglots réprimés secouaient sa poitrine sous les plis épais de sa robe d'étamine noire. Elle s'assoupissait malgré elle, bercée par sa propre plainte; d'un sursaut, elle se redressa : ce n'était pas encore pour elle le moment de la sieste et de l'oubli. Pendant trois jours et trois nuits, les femmes du village avaient attendu sur la place, piaillant à chaque coup de feu répercuté dans la montagne par l'orage de l'écho; et les cris d'Aphrodissia avaient jailli plus haut que ceux de ses compagnes, comme il convenait à la femme d'un personnage aussi respecté que ce vieux pope couché depuis six ans dans sa tombe.
Elle s'était trouvée mal quand les paysans étaient rentrés à l'aube du troisième jour avec leur charge sanglante sur une mule éreintée, et ses voisines avaient dû la ramener dans la maisonnette où elle habitait à l'écart depuis son veuvage, mais, sitôt revenue à elle, elle avait insisté pour offrir à boire à ses vengeurs.
Les jambes et les mains encore tremblantes, elle s'était approchée tour à tour de chacun de ces hommes qui répandaient dans la chambre une odeur presque intolérable de cuir et de fatigue, et comme elle n'avait pu assaisonner de poison les tranches de pain et de fromage qu'elle leur avait présentées, il lui avait fallu se contenter d'y cracher à la dérobée, en souhaitant que la lune d'automne se lève sur leurs tombes.
C'est à ce moment-là qu'elle aurait dû leur confesser toute sa vie, confon­dre leur sottise ou justifier leurs pires soupçons, leur corner aux oreilles cette vérité qu'il avait été à la fois si facile et si dur de leur dissimuler pendant dix ans son amour pour Kostis, leur première rencontre dans un chemin creux, sous un mûrier où elle s'était abritée d'une averse de grêle, et leur passion née avec la soudaineté de l'éclair par cette nuit orageuse; son retour au village, l'âme tout agitée d'un remords où il entrait plus d'effroi que de repentir; la semaine into­lérable où elle avait essayé de se priver de cet homme devenu pour elle plus néces­saire que le pain et l'eau; et sa seconde visite à Kostis, sous prétexte d'approvisionner de farine la mère du pope qui ménageait toute seule une ferme dans la montagne (...).

_____________
"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).


Dernière édition par Lydia le Dim 20 Sep 2015, 18:36, édité 3 fois
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