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 Emile Zola [XIXe s]

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Lydia
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MessageSujet: Emile Zola [XIXe s]   Sam 26 Sep 2015, 08:39

Les Rougon-Macquart



En 1867-68, Zola décide de concurrencer La Comédie Humaine de Balzac en écrivant à son tour une fresque. A cette époque, il a déjà écrit cinq romans (La Confession de Claude 1865, Le Vœu d'une morte 1866, Les Mystères de Marseille 1867, Thérèse Raquin 1867 et Madeleine Férat 1868).

Les Rougon-Macquart vont ainsi naître de trois expériences : son habitude de l'écriture et des critiques littéraires (depuis 1863, il en rédige pour divers journaux), son amitié pour les peintres novateurs de l'époque, les fameux impressionnistes dont il se fera le porte-parole dès 1866 et sa participation, enfin, aux journaux d'opposition républicaine du second Empire en 1868.

Désormais, ses modèles ne sont plus Michelet ou Sand mais bel et bien Stendhal, Flaubert et, bien entendu, Balzac. Avec cette fresque, Zola a deux buts bien précis : une volonté d'être le plus exhaustif possible et étudier l'hérédité d'une famille, notamment les fatalités de la descendance. Il dresse même un arbre généalogique.

En débutant à Plassans par La Fortune des Rougon et en s'y terminant avec Le Docteur Pascal (double de Zola ayant passé sa vie à prendre des notes sur les siens et à faire l'arbre généalogique de la famille), la fresque se referme sur elle-même. Zola apportera un soin tout particulier à la construction de sa fresque. Rarement neutre, il fait constamment appel aux émotions, à la polémique ou aux situations fortes. Il interpelle le lecteur, faisant de son texte un univers bien à lui avec une plume reconnaissable entre toutes.

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MessageSujet: Re: Emile Zola [XIXe s]   Sam 26 Sep 2015, 08:41





En 1866, Zola écrit deux articles assez virulents, prenant position contre un roman anonyme, Mémoires d'une biche russe. Selon lui, il ne présente pas réellement les mœurs de son temps. Il dira ainsi : " J'attends l'histoire vraie du demi-monde, si jamais quelqu'un ose écrire cette histoire." Cette personne, ce sera lui-même, quelques années plus tard. Il se met alors à enquêter (au grand dam de sa femme) sur ce monde particulier des courtisanes. Il veut décrire la débauche effrénée tout en la marquant au fer rouge.

C'est ainsi qu'apparaît le personnage de Nana. Fille de Gervaise et de Coupeau, elle est la figure même de la perversité. Fuyant la misère de ses parents, elle se lance sur les planches. Sans talent et sans voix, elle attire néanmoins tous les regards par sa beauté envoûtante. Elle vit ainsi de ses charmes. Elle se venge des hommes, et notamment des aristocrates, en leur révélant les infidélités de leurs femmes et en les ruinant tour à tour : Steiner, le banquier véreux, le comte de Vandeuvres, le capitaine Hugon... Elle finira par se mettre en ménage avec Fontan, un comédien mais la violence de ce dernier aura raison du couple. Nana préférera s'égarer dans les bras d'une de ses consœurs, Satin. Le sommet de sa réussite est atteint lorsqu'elle parvient à conquérir le comte Muffat, chambellan de l'empereur, à qui elle fera subir les humiliations les plus ignobles.

Triste figure que celle de cette femme qui assiste à la déchéance de sa société tout en voyant sa vengeance s'accomplir. On ne peut s'empêcher de faire la comparaison entre la peinture d'une courtisane et le reflet d'un monde retrouvant ses propres faiblesses en elle.

Ce neuvième tome de la fresque est encore un coup d'éclat de la part de l'écrivain. Il finit ce tome par la mort de Nana, dans une chambre sordide. La courtisane, malade et ruinée, meurt de ses frasques au moment même où on fête bruyamment dans les rues la déclaration de guerre à la Prusse. " Poème sinistre des amours du mâle" selon Zola, ce tome est une illustration flamboyante de la corruption et des vices d'une société.




Extrait :



Le lendemain, à dix heures, Nana dormait encore. Elle occupait, boulevard Haussmann, le second étage d’une grande maison neuve, dont le propriétaire louait à des dames seules, pour leur faire essuyer les plâtres. Un riche marchand de Moscou, qui était venu passer un hiver à Paris, l’avait installée là, en payant six mois d’avance. L’appartement, trop vaste pour elle, n’avait jamais été meublé complètement ; et un luxe criard, des consoles et des chaises dorées s’y heurtaient à du bric-à-brac de revendeuse, des guéridons d’acajou, des candélabres de zinc jouant le bronze florentin. Cela sentait la fille lâchée trop tôt par son premier monsieur sérieux, retombée à des amants louches, tout un début difficile, un lançage manqué, entravé par des refus de crédit et des menaces d’expulsion.
Nana dormait sur le ventre, serrant entre ses bras nus son oreiller, où elle enfonçait son visage tout blanc de sommeil. La chambre à coucher et le cabinet de toilette étaient les deux seules pièces qu’un tapissier du quartier avait soignées. Une lueur glissait sous un rideau, on distinguait le meuble de palissandre, les tentures et les sièges de damas broché, à grandes fleurs bleues sur fond gris. Mais, dans la moiteur de cette chambre ensommeillée, Nana s’éveilla en sursaut, comme surprise de sentir un vide près d’elle. Elle regarda le second oreiller qui s’étalait à côté du sien, avec le trou encore tiède d’une tête, au milieu des guipures. Et, de sa main tâtonnante, elle pressa le bouton d’une sonnerie électrique, à son chevet.
— Il est donc parti ? demanda-t-elle à la femme de chambre qui se présenta.
— Oui, madame, monsieur Paul s’en est allé, il n’y a pas dix minutes… Comme madame était fatiguée, il n’a pas voulu la réveiller. Mais il m’a chargée de dire à madame qu’il viendrait demain.

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MessageSujet: Re: Emile Zola [XIXe s]   Sam 26 Sep 2015, 08:44




"Je veux faire le poème de l'activité humaine" écrira Zola dans son ébauche d'Au Bonheur des Dames. Pari réussi ! Car ce onzième tome des Rougon-Macquart (non, je ne les relis pas dans l'ordre ! Oui, je sais, ce n'est pas logique mais je m'en fiche puisqu'il s'agit d'une relecture) est un récit extraordinaire visant à montrer le progrès avec l'implantation des grands magasins et à en faire également la dénonciation : mort des petits commerces, conditions de travail difficiles. Zola, avec tout le talent qu'on lui connaît, s'attache à démontrer cette véritable révolution sociétale en marche. Bien entendu, une grande histoire d'amour verra le jour. On est Zola ou on ne l'est pas ! Cet ouvrage, paru un an après Pot-Bouille, critique au vitriol de la bourgeoisie, paraît plus serein que ce dernier (et que toute la saga).

Je ne serai jamais vraiment objective face à un Zola. Je l'aime trop pour ça. Mais quand même, il faut bien avouer qu'une description de celui-ci n'a pas son pareil pour remuer en nous des sentiments. Non ? Bon, je vous avais dit que je n'étais pas objective. Allez, je cède la parole à ce bon vieil Émile !




Extrait :



Mouret avait l’unique passion de vaincre la femme. Il la voulait reine dans sa maison, il lui avait bâti ce temple, pour l’y tenir à sa merci. C’était toute sa tactique, la griser d’attentions galantes et trafiquer de ses désirs, exploiter sa fièvre. Aussi, nuit et jour, se creusait-il la tête, à la recherche de trouvailles nouvelles. Déjà, voulant éviter la fatigue des étages aux dames délicates, il avait fait installer deux ascenseurs, capitonnés de velours. Puis, il venait d’ouvrir un buffet, où l’on donnait gratuitement des sirops et des biscuits, et un salon de lecture, une galerie monumentale, décorée avec un luxe trop riche, dans laquelle il risquait même des expositions de tableaux. Mais son idée la plus profonde était, chez la femme sans coquetterie, de conquérir la mère par l’enfant ; il ne perdait aucune force, spéculait sur tous les sentiments, créait des rayons pour petits garçons et fillettes, arrêtait les mamans au passage, en offrant aux bébés des images et des ballons. Un trait de génie que cette prime des ballons, distribuée à chaque acheteuse, des ballons rouges, à la fine peau de caoutchouc, portant en grosses lettres le nom du magasin, et qui, tenus au bout d’un fil, voyageant en l’air, promenaient par les rues une réclame vivante !

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MessageSujet: Re: Emile Zola [XIXe s]   Sam 26 Sep 2015, 08:47




Treizième volume des Rougon-Macquart, Germinal met en scène Etienne Lantier, fils de Gervaise Macquart et d'Auguste Lantier. Jeune machiniste, il est  licencié pour ses prises de position politiques. Il se rend alors à Montsou, bien décidé à se faire embaucher par la Compagnie des Mines. Très vite, il se démarque de ses collègues. La misère sociale le bouleverse, de même que l'exploitation des patrons envers les pauvres gens. Chassez le naturel, il revient au galop, et Etienne ne peut s'empêcher de devenir un fervent militant. Au-delà de toutes ces querelles intestines, il fait la connaissance de Catherine Maheu, fille de la famille qui le loge. Cependant, celle-ci est convoitée par un autre mineur, Antoine Chaval. Etienne va alors devoir faire face à un double combat, et le mot n'est pas trop fort, vous le verrez en lisant cette oeuvre magistrale. D'un côté, il se bat pour ses idées, notamment lorsque la Compagnie des Mines baisse les salaires. De l'autre, il lutte pour conquérir le coeur de sa belle. Une lutte acharnée, sans merci...

Etienne, Catherine ou Chaval représente une catégorie sociale mise en avant par Zola. Ces pauvres gens subissent de plein fouet une magistrale crise économique. Ils tentent d'améliorer leurs conditions... Roman résolument moderne n'est-ce-pas ?  

Comme à son habitude, l'auteur s'est documenté pour écrire ce roman. Il est allé au plus près des grévistes d'Anzin, dans le Nord de la France, grève considérable regroupant plus de 10 000 employés du 21 février au 17 avril 1884. Il est descendu dans la mine. SI le roman reste résolument noir, le titre laisse apercevoir un espoir, un avenir meilleur, un renouveau. D'ailleurs, la fin est sans équivoque : "Maintenant, en plein ciel, le soleil d’avril rayonnait dans sa gloire, échauffant la terre qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussée des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient, s’allongeaient, gerçaient la plaine, travaillées d’un besoin de chaleur et de lumière. Un débordement de sève coulait avec des voix chuchotantes, le bruit des germes s’épandait en un grand baiser. Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s’ils se fussent rapprochés du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammés de l’astre, par cette matinée de jeunesse, c’était de cette rumeur que la campagne était grosse. Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre."

Si le monde de la mine vous intéresse, je vous conseille également l'excellent livre, plus récent puisque paru en 1939, de Richard Llewellyn,
Qu'elle était verte ma vallée ! Souvent comparé au roman de Zola, il met en avant non seulement les affres des mineurs irlandais du Pays de Galles mais également toute une dimension psychologique prenant en compte les sentiments de chacun, ce que l'on ne trouve pas assez à mon goût, dans ce roman de Zola. Ceci dit, j'aime tellement cet auteur que je lui passe aisément ce dernier point.




Extrait :


Et, brusquement, ce lundi même, à quatre heures du matin, la grève venait d’éclater. Lorsque, le 1er décembre, la Compagnie avait appliqué son nouveau système de salaire, les mineurs étaient restés calmes. À la fin de la quinzaine, le jour de la paie, pas un n’avait fait la moindre réclamation. Tout le personnel, depuis le directeur jusqu’au dernier des surveillants, croyait le tarif accepté ; et la surprise était grande, depuis le matin, devant cette déclaration de guerre, d’une tactique et d’un ensemble qui semblaient indiquer une direction énergique.

À cinq heures, Dansaert réveilla M. Hennebeau pour l’avertir que pas un homme n’était descendu au Voreux. Le coron des Deux-Cent-Quarante, qu’il avait traversé, dormait profondément, fenêtres et portes closes. Et, dès que le directeur eut sauté du lit, les yeux gros encore de sommeil, il fut accablé : de quart d’heure en quart d’heure, des messagers accouraient, des dépêches tombaient sur son bureau, dru comme grêle. D’abord, il espéra que la révolte se limitait au Voreux ; mais les nouvelles devenaient plus graves à chaque minute : c’était Mirou, c’était Crèvecœur, c’était Madeleine, où il n’avait paru que les palefreniers ; c’étaient la Victoire et Feutry-Cantel, les deux fosses les mieux disciplinées, dans lesquelles la descente se trouvait réduite d’un tiers ; Saint-Thomas seul avait son monde au complet et semblait demeurer en dehors du mouvement. Jusqu’à neuf heures, il dicta les dépêches, télégraphiant de tous côtés, au préfet de Lille, aux régisseurs de la Compagnie, prévenant les autorités, demandant des ordres. Il avait envoyé Négrel faire le tour des fosses voisines, pour avoir des renseignements précis.

Tout d’un coup, M. Hennebeau songea au déjeuner ; et il allait envoyer le cocher avertir les Grégoire que la partie était remise, lorsqu’une hésitation, un manque de volonté l’arrêta, lui qui venait, en quelques phrases brèves, de préparer militairement son champ de bataille. Il monta chez madame Hennebeau, qu’une femme de chambre achevait de coiffer, dans son cabinet de toilette.

— Ah ! ils sont en grève, dit-elle tranquillement, lorsqu’il l’eut consultée. Eh bien, qu’est-ce que cela nous fait ?… Nous n’allons point cesser de manger, n’est-ce pas ?

Et elle s’entêta, il eut beau lui dire que le déjeuner serait troublé, que la visite à Saint-Thomas ne pourrait avoir lieu : elle trouvait une réponse à tout, pourquoi perdre un déjeuner déjà sur le feu ? et quant à visiter la fosse, on pouvait y renoncer ensuite, si cette promenade était vraiment imprudente.

— Du reste, reprit-elle, lorsque la femme de chambre fut sortie, vous savez pourquoi je tiens à recevoir ces braves gens. Ce mariage devrait vous toucher plus que les bêtises de vos ouvriers… Enfin, je le veux, ne me contrariez pas.

Il la regarda, agité d’un léger tremblement, et son visage dur et fermé d’homme de discipline exprima la secrète douleur d’un cœur meurtri. Elle était restée les épaules nues, déjà trop mûre, mais éclatante et désirable encore, avec sa carrure de Cérès dorée par l’automne. Un instant, il dut avoir le désir brutal de la prendre, de rouler sa tête entre les deux seins qu’elle étalait, dans cette pièce tiède, d’un luxe intime de femme sensuelle, et où traînait un parfum irritant de musc ; mais il se recula, depuis dix années le ménage faisait chambre à part.

— C’est bon, dit-il en la quittant. Ne décommandons rien.

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MessageSujet: Re: Emile Zola [XIXe s]   Sam 26 Sep 2015, 08:50





"Les voici donc, mon amie, ces libres récits de notre jeune âge, que je t’ai contés dans les campagnes de ma chère Provence, et que tu écoutais d’une oreille attentive, en suivant vaguement du regard les grandes lignes bleues des collines lointaines." Ainsi commencent ces fameux contes dédiés à l'amie d'enfance. Et si ce texte, qui sert finalement de préface, est vraiment poétique, avec le style que nous lui connaissons, les autres ne le sont pas moins. Mais n'oublions pas : lorsque Zola écrit ces contes, il n'a que vingt ans. Pourtant, le talent est là.

Les longues descriptions poétiques sont une pure merveille. Associées aux différentes divinités de la forêt, dans un pur décor champêtre, elles transcendent le texte dans les deux premiers contes (Simplice ; Le Carnet de danse). On remarque déjà l'érudition du jeune auteur mentionnant George Sand, Balzac ou Michelet dans Les Voleurs et l'âne, ou faisant référence à l'astronomie, l'Histoire et autres matières savantes dans Aventures du grand Sidoine et du petit Médéric.

On voit poindre également le Zola défenseur de la veuve et de l'orphelin, le Zola pourfendant les idées reçues, fustigeant les idiots se moquant des êtres purs, innocents (Sœur-des-pauvres).

Vous l'aurez compris, ces petits contes ont plusieurs degrés de lecture. C'est toujours avec plaisir que je lis Zola et je me rends compte qu'à n'importe quel âge, dans n'importe quel genre, il est fabuleux. Talent, quand tu nous tiens !




Extrait : (Sœur-des-pauvres)


À dix ans, elle paraissait si chétive, la pauvre enfant, que c’était pitié de la voir travailler autant qu’une servante de ferme. Elle avait les grands yeux étonnés, le sourire triste des gens qui souffrent sans se plaindre. Les riches fermiers qui, le soir, la rencontraient au sortir du bois, mal vêtue, chargée d’un lourd fardeau, lui offraient parfois, lorsque le grain s’était bien vendu, de lui acheter un bon jupon de grosse futaine. Et alors elle répondait : « Je sais, sous le porche de l’église, un pauvre vieux qui n’a qu’une blouse, par ce grand froid de décembre ; achetez-lui une veste de drap, et j’aurai chaud demain, à le voir si bien couvert. » Ce qui lui avait fait donner le surnom de Sœur-des-Pauvres ; et les uns la nommaient ainsi, en dérision de ses mauvaises jupes ; les autres, en récompense de son bon cœur.

Sœur-des-Pauvres avait eu jadis un fin berceau de dentelle et des jouets à remplir une chambre. Puis, un matin, sa mère ne vint pas l’embrasser au lever. Comme elle pleurait de ne point la voir, on lui dit qu’une sainte du bon Dieu l’avait emmenée au paradis, ce qui sécha ses larmes. Un mois auparavant, son père était ainsi parti. La chère petite pensa qu’il venait d’appeler sa mère dans le ciel, et que, réunis tous deux, ne pouvant vivre sans leur fille, ils lui enverraient bientôt un ange pour l’emporter à son tour.

Elle ne se rappelait plus comment elle avait perdu ses jouets et son berceau. De riche demoiselle elle devint pauvre fille, cela sans que personne en parût étonné : sans doute des méchants étaient venus qui l’avaient dépouillée en honnêtes gens. Elle se souvenait seulement d’avoir vu, un matin, auprès de sa couche, son oncle Guillaume et sa tante Guillaumette. Elle eut grand’peur, parce qu’ils ne l’embrassèrent point. Guillaumette la vêtit à la hâte d’une étoffe grossière ; Guillaume, la tenant par la main, l’emmena dans la misérable cabane où elle vivait maintenant. Puis, c’était tout. Elle se sentait bien lasse chaque soir.

Guillaume et Guillaumette, eux aussi, avaient possédé de grandes richesses, autrefois. Mais Guillaume aimait les joyeux convives, les nuits passées à boire, sans songer aux tonneaux qui s’épuisent ; Guillaumette aimait les rubans, les robes de soie, les longues heures perdues à tâcher vainement de se faire jeune et belle ; si bien qu’un jour le vin manqua à la cave, et que le miroir fut vendu pour acheter du pain. Jusqu’alors, ils avaient eu cette bonté de certains riches, qui souvent n’est qu’un effet du bien-être et du contentement de soi ; ils sentaient plus profondément le bonheur en le partageant avec autrui et mêlant ainsi beaucoup d’égoïsme à leur charité. Aussi ne surent-ils pas souffrir et rester bons ; regrettant les biens qu’ils avaient perdus, n’ayant plus de larmes que pour leur misère, ils devinrent durs envers le pauvre monde.

Ils oubliaient que leur pauvreté était leur œuvre, ils accusaient chacun de leur ruine, et se sentaient au cœur un grand besoin de vengeance, exaspérés de leur pain noir, cherchant à se consoler en voyant une plus grande souffrance que la leur.


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MessageSujet: Re: Emile Zola [XIXe s]   Sam 26 Sep 2015, 08:52




Paru dans les Nouveaux Contes à Ninon (les premiers dataient de 1859 - et publiés en 1864. Ceux-là sont de 1874), ce conte met en scène un gros matou de luxe, un Angora, choyé, nourri, aimé qui ne rêve que d'une chose : aller voir le monde, se sauver, faire comme les chats des rues. Cette pensée le tourmente, jusqu'au jour où la fenêtre étant restée ouverte, il en profite pour s'éclipser.

A la manière du rat dans la fable de La Fontaine (Le rat et l'huître), le chat va découvrir la rue, pure merveille... jusqu'au moment où il lui faut se trouver à manger, esquiver les dangers etc... Si je fais le parallèle avec le fabuliste, c'est parce que nous sommes en présence ici d'une vraie petite fable, avec sa morale (différente ici), donnée par le chat lui-même d'ailleurs puisqu'il en est le narrateur : contentons-nous de ce que l'on a, voici en substance ce que ce texte semble dire.

Nous trouvons ici un autre Zola. Point de grandes descriptions, un texte rythmé, saccadé par les actions. Décidément, cet écrivain au talent indéniable savait se mettre à la portée de tous !


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MessageSujet: La Terre   Ven 09 Oct 2015, 20:31


RESUME :

De retour de la bataille de Solférino, le provençal Jean Macquart s'est installé dans un village de la Beauce où il est devenu le valet du fermier Hourdequin.
Mais quoiqu'il s'éprenne bientôt de Françoise, la nièce du vieux père Fouan, Jean reste ici un étranger à la comunauté villageoise : car le vrai drame qui va se jouer est celui de la terre que Louis Fouan a décidé de partager entre ses trois enfants.
Qu'il s'agisse en effet de la terre ou de la sexualité, c'est le désir de possession brutale qui est au coeur de ce cinquième roman des Rougon Macquart. Mais ce que souhaite surtout Zola, lorsqu'il fait paraître son livre en 1887, c'est brosser aussi complètement que possible un tableau de la campagne et de la paysannerie, décrite comme une sorte d'humanité primitive.
Et parcequ'il n'écarte pas les formes les plus vives ni les plus frustes de cette vitalité élémentaire, son roman a heurté la critique. Mais le public ne l'a pas écoutée et, à la mort de l'écrivain, La Terre demeurait l'un de ses romans les plus lus.

MON AVIS :

A celles et ceux d’entre vous qui aiment Zola et ont lu tous les Rougon Macquart, quel est celui des romans de cette collection qui vous a le plus « marqué » ?
Pour ma part, plus encore que Germinal, l’Assommoir ou la Bête humaine, c’est La Terre… Que j’ai relu pour la seconde fois…
L’entrevue chez maître Baillehache, avec le père Fouan venu « faire ses arrangements », accompagné de ses enfants, vaut son « pesant d’or »…
Le notaire dérangé dans sa sieste, alourdi par une digestion qui le rend peu réceptif aux doléances du père Fouan mais surtout aux discussions assez lestes et assez sordides des futurs héritiers, en particulier de Buteau ; finit par « couper court » et clore un entretien dont l’issue s’annonçait scabreuse.
Dans ce roman « hyper réaliste »… et somme toute, d’une actualité de toutes les époques, Zola fait allusion à la situation économique de la France des campagnes en cette seconde moitié du 19ème siècle, avec notamment ces blés Américains qui arrivent par vagues de gros bateaux dans nos ports d’Europe et « coulent » le blé Français, contraignant les paysans à vendre à bas prix, à émigrer vers les villes pour travailler à l’usine… Ou à vivoter misérablement sur des lopins de terre qui rétrécissent au fil des partages entre enfants.
J’ai surtout retenu de ce livre, outre l’entrevue chez maître Baillehache, quelques autres épisodes assez truculents et imagés…
--La grande voiture de Lambourdieu, le marchand ambulant qui s’installait sur la place du village, vendait de tout, ouvrait des tiroirs « magiques » contenant jolis rubans, colifichets, froufrous aguicheurs, devant ces dames et demoiselles de la terre qui rêvaient du passage de la longue et grande voiture de ce sieur Lambourdieu, fieffé coquin, baratineur, enchanteur…et banquier, car il prêtait de l’argent !
--Puis cette noce lors du mariage de Buteau et de Lise ; avec ce « chameau » de vieille tante acariâtre et « près de ses sous » que l’on avait dû inviter, ces mets plantureux accompagnés de sauces épaisses, le tonneau de vin rouge en perce, l’appétit féroce de ces gens qui s’empiffraient, les plaisanteries grasses… Tout cela si bien décrit par l’auteur que l’on en humait les relents ; que rires, chants et propos grivois s’en trouvaient perceptibles jusque dans leurs nuances ; et que les comportements des gens de cette noce ainsi que leurs vêtements, leurs gestes et jusqu’à leurs incongruités, en dressaient un tableau vivant, une scène bruyante et haute en couleurs, comme si nous étions placés au premier rang…
--Enfin j’évoquerai cette relation assez coquine entre Jacqueline, une femme accorte et « bonne luronne », et Tron, un jeune paysan quelque peu « simplet », carré et bâti comme un taureau.
Sur un tas de foin dans un sombre appentis attenant à une grange, au point du jour, alors que sommeillait encore le maître des lieux mais que rôdait par hasard un valet « mouchard », l’on croit entendre les « han » et les « hon » de ce Tron qui, souverainement enivré des senteurs, des rondeurs et des gentillesses de la Jacqueline, s’abîme dans un régal fou de grand enfant au robinet d’étalon. Et suit le cri, presque d’agonie, de Jacqueline qui, sans doute, n’avait jamais été aussi vivement « pourfendue » !

J’ai dans l’idée que Zola, en 1902, fut bel et bien assassiné ! Le matin où il mourut asphyxié par les émanations d’oxyde de carbone de son poêle, un ouvrier effectuait des travaux sur la toiture. L’orifice du conduit de la cheminée « aurait été bouché » durant le temps nécessaire pour que « l’accident » ait lieu… Chiffons et papier auraient été alors retirés aussitôt après.
Une « opération » commanditée en haut lieu…


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MessageSujet: Re: Emile Zola [XIXe s]   Ven 09 Oct 2015, 20:59

Un grand merci, Yugcib, pour cette belle fiche. Sais-tu que je n'ai pas encore lu ce Zola ? Honte à moi ! Embarassed

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MessageSujet: Re: Emile Zola [XIXe s]   Sam 10 Oct 2015, 20:39

Chère Lydia, celui là, La Terre, lis le, c'est le meilleur ! (à mon sens)... quoique les autres de la série des Rougon Macquart, sont aussi bons...

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MessageSujet: Re: Emile Zola [XIXe s]   Dim 11 Oct 2015, 11:16

Je vais le placer au-dessus de ma pile !

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Emile Zola [XIXe s]
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