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 Denis Diderot [XVIIIe s]

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Lydia
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MessageSujet: Denis Diderot [XVIIIe s]   Lun 05 Oct 2015, 21:02

Les bijoux indiscrets



Ce roman a été écrit fin 1747. En janvier 1748, Les Bijoux indiscrets sont imprimés en deux volumes. Cependant, le 29 janvier, un libraire, Bonin, les dénonce à la police. Il envoie une seconde dénonciation le 12 février. Tout ceci n'arrange pas Diderot qui avait vu ses Pensées philosophiques condamnées à être brûlées en 1746. Il sera par ailleurs arrêté et enfermé à Vincennes en 1749 après avoir publié, suite aux Bijoux indiscrets, des Mémoires sur divers sujets de mathématiques, avec une dédicace à Mme de P***, et, de façon anonyme, une Lettre sur les aveugles, à l'usage de ceux qui voient.

Les Bijoux indiscrets appartient à la littérature dite libertine. Ceci explique que le roman se passe dans un pays exotique, ce qui était de mise à l'époque. Mais il s'agit ici d'un pays fantaisiste, comme celui que fera apparaître, en 1759, Voltaire avec Candide. Le roman commence à la façon d'un Rabelais avec la naissance de Mangocul, le futur sultan, au Congo (on pourra noter les références à l'Afrique, à l'Asie, à l'Inde, d'où ce pays imaginaire). L'histoire est finalement assez simple : le sultan désire passer du bon temps en ayant connaissance des aventures qu'ont et qu'ont pu avoir les femmes de sa cour. Le génie Cucufa lui offre alors une bague. En tournant le chaton vers la femme qu'il désire faire parler, son bijou (entendons par là sa partie intime) racontera tout. Bien entendu, Mangocul ne va pas se gêner pour s'en servir et mettre ces dames dans des situations bien embarrassantes. Les seules, finalement, qui ne seront pas embarrassées seront les religieuses. Et ceci n'est pas dû à leur chasteté ! Loin de là ! Car ce que racontent leurs bijoux ferait rougir n'importe qui. Le sultan prend cela à la fois comme un jeu (il ira jusqu'à vouloir faire parler le bijou d'une jument) et comme un pari avec sa favorite (ce qui rappelle Les Liaisons dangereuses (1782) de Choderlos de Laclos)

Ce qui est intéressant, à mon sens, dans ce roman, c'est que nous ne sommes pas du tout dans de la pure pornographie. Tout est en retenue (enfin, tout est relatif quand même). Le style n'est pas non plus ampoulé. Il s'agit d'un conte qui se lit aussi bien que le Candide de Voltaire et que je rapproche car on peut y trouver le même style d'humour, satirique. Je ne sais pas d'ailleurs si Voltaire a été influencé. Il s'agissait disons d'une norme de l'époque. Diderot entendait brosser le portrait de ses contemporains, leurs travers et le ridicule de certaines situations.

On a souvent tendance, lorsqu'on parle de cet auteur, à penser de suite à Jacques le Fataliste et son maître. Cependant, Diderot a écrit d'autres œuvres telles que celle-ci ou encore La Religieuse, qui sortent un peu des sentiers battus, ce qui en fait toute leur force.




Extrait :


Treizième essai de l'anneau : La petite jument.


Mangogul descendit dans ses écuries, accompagné de son premier secrétaire Ziguezague.

« Écoutez attentivement, lui dit-il, et écrivez… »

À l’instant il tourna sa bague sur la jument, qui se mit à sauter, à caracoler, ruer, volter en hennissant sous queue…

« À quoi pensez-vous ? dit le prince à son secrétaire : écrivez donc…

— Sultan, répondit Ziguezague, j’attends que Votre Hautesse commence…

— Ma jument, dit Mangogul, vous dictera pour cette fois ; écrivez. »

Ziguezague, que cet ordre humiliait trop, à son avis, prit la liberté de représenter au sultan qu’il se tiendrait toujours fort honoré d’être son secrétaire, mais non celui de sa jument…

« Écrivez, vous dis-je, lui réitéra le sultan.

— Prince, je ne puis, répliqua Ziguezague ; je ne sais point l’orthographe de ces sortes de mots…

— Écrivez toujours, dit encore le sultan…

— Je suis au désespoir de désobéir à Votre Hautesse, ajouta Ziguezague ; mais…

— Mais, vous êtes un faquin, interrompit Mangogul irrité d’un refus si déplacé ; sortez de mon palais, et n’y reparaissez point. »

Le pauvre Ziguezague disparut, instruit, par son expérience, qu’un homme de cœur ne doit point entrer chez la plupart des grands, ou doit laisser ses sentiments à la porte. On appela son second. C’était un Provençal franc, honnête, mais surtout désintéressé. Il vola où il crut que son devoir et sa fortune l’appelaient, fit un profond salut au sultan, un plus profond à sa jument et écrivit tout ce qu’il plut à la cavale de dicter.

On trouvera bon que je renvoie ceux qui seront curieux de son discours aux archives du Congo. Le prince en fit distribuer sur-le-champ des copies à tous ses interprètes et professeurs en langues étrangères, tant anciennes que modernes. L’un dit que c’était une scène de quelque vieille tragédie grecque qui lui paraissait fort touchante ; un autre parvint, à force de tête, à découvrir que c’était un fragment important de la théologie des Égyptiens ; celui-ci prétendait que c’était l’exorde de l’oraison funèbre d’Annibal en carthaginois ; celui-là assura que la pièce était écrite en chinois, et que c’était une prière fort dévote à Confucius.

Tandis que les érudits impatientaient le sultan avec leurs savantes conjectures, il se rappela les Voyages de Gulliver, et ne douta point qu’un homme qui avait séjourné aussi longtemps que cet Anglais dans une île où les chevaux ont un gouvernement, des lois, des rois, des dieux, des prêtres, une religion, des temples et des autels, et qui paraissait si parfaitement instruit de leurs mœurs et de leurs coutumes, n’eût une intelligence parfaite de leur langue. En effet Gulliver lut et interpréta tout courant le discours de la jument malgré les fautes d’écriture dont il fourmillait. C’est même la seule bonne traduction qu’on ait dans tout le Congo. Mangogul apprit, à sa propre satisfaction et à l’honneur de son système, que c’était un abrégé historique des amours d’un vieux pacha à trois queues avec une petite jument, qui avait été saillie par une multitude innombrable de baudets, avant lui ; anecdote singulière, mais dont la vérité n’était ignorée, ni du sultan, ni d’aucun autre, à la cour, à Banza et dans le reste de l’empire.

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MessageSujet: Re: Denis Diderot [XVIIIe s]   Lun 05 Oct 2015, 21:05

Un second extrait :


Etat de l'Académie des sciences de Banza

Mangogul avait à peine abandonné les recluses entre lesquelles je l’avais laissé, qu’il se répandit à Banza que toutes les filles de la congrégation du coccyx de Brahma parlaient par le bijou. Ce bruit, que le procédé violent d’Husseim accréditait, piqua la curiosité des savants. Le phénomène fut constaté ; et les esprits forts commencèrent à chercher dans les propriétés de la matière l’explication d’un fait qu’ils avaient d’abord traité d’impossible. Le caquet des bijoux produisit une infinité d’excellents ouvrages ; et ce sujet important enfla les recueils des académies de plusieurs mémoires qu’on peut regarder comme les derniers efforts de l’esprit humain.

Pour former et perpétuer celle des sciences de Banza, on avait appelé, et l’on appelait sans cesse ce qu’il y avait d’hommes éclairés dans le Congo, le Monoémugi, le Béléguanze et les royaumes circonvoisins. Elle embrassait, sous différents titres, toutes les personnes distinguées dans l’histoire naturelle, la physique, les mathématiques, et la plupart de celles qui promettaient de s’y distinguer un jour. Cet essaim d’abeilles infatigables travaillait sans relâche à la recherche de la vérité, et chaque année, le public recueillait, dans un volume rempli de découvertes, les fruits de leurs travaux.

Elle était alors divisée en deux factions, l’une composée des vorticoses, et l’autre des attractionnaires. Olibri, habile géomètre et grand physicien, fonda la secte des vorticoses. Circino, habile physicien et grand géomètre, fut le premier attractionnaire. Olibri et Circino se proposèrent l’un et l’autre d’expliquer la nature. Les principes d’Olibri ont au premier coup d’œil une simplicité qui séduit : ils satisfont en gros aux principaux phénomènes ; mais ils se démentent dans les détails. Quant à Circino, il semble partir d’une absurdité : mais il n’y a que le premier pas qui lui coûte. Les détails minutieux qui ruinent le système d’Olibri affermissent le sien. Il suit une route obscure à l’entrée, mais qui s’éclaire à mesure qu’on avance. Celle, au contraire, d’Olibri, claire à l’entrée, va toujours en s’obscurcissant. La philosophie de celui-ci demande moins d’étude que d’intelligence. On ne peut être disciple de l’autre, sans avoir beaucoup d’intelligence et d’étude. On entre sans préparation dans l’école d’Olibri ; tout le monde en a la clef. Celle de Circino n’est ouverte qu’aux premiers géomètres. Les tourbillons d’Olibri sont à la portée de tous les esprits. Les forces centrales de Circino ne sont faites que pour les algébristes du premier ordre. Il y aura donc toujours cent vorticoses contre un attractionnaire ; et un attractionnaire vaudra toujours cent vorticoses. Tel était aussi l’état de l’académie des sciences de Banza, lorsqu’elle agita la matière des bijoux indiscrets.

Ce phénomène donnait peu de prise ; il échappait à l’attraction : la matière subtile n’y venait guère. Le directeur avait beau sommer ceux qui avaient quelques idées de les communiquer, un silence profond régnait dans l’assemblée. Enfin le vorticose Persiflo, dont on avait des traités sur une infinité de sujets qu’il n’avait point entendus, se leva, et dit : « Le fait, messieurs, pourrait bien tenir au système du monde : je le soupçonnerais d’avoir en gros la même cause que les marées. En effet, remarquez que nous sommes aujourd’hui dans la pleine lune de l’équinoxe ; mais, avant que de compter sur ma conjecture, il faut entendre ce que les bijoux diront le mois prochain. »

On haussa les épaules. On n’osa pas lui représenter qu’il raisonnait comme un bijou ; mais, comme il a de la pénétration, il s’aperçut tout d’un coup qu’on le pensait.

L’attractionnaire Réciproco prit la parole, et ajouta : « Messieurs, j’ai des tables déduites d’une théorie sur la hauteur des marées dans tous les ports du royaume. Il est vrai que les observations donnent un peu de démenti à mes calculs ; mais j’espère que cet inconvénient sera réparé par l’utilité qu’on en tirera si le caquet des bijoux continue de cadrer avec les phénomènes du flux et reflux. »

Un troisième se leva, s’approcha de la planche, traça sa figure et dit : « Soit un bijou A B, etc… »

Ici, l’ignorance des traducteurs nous a frustrés d’une démonstration que l’auteur africain nous avait conservée sans doute. À la suite d’une lacune de deux pages ou environ, on lit : Le raisonnement de Réciproco parut démonstratif ; et l’on convint, sur les essais qu’on avait de sa dialectique, qu’il parviendrait un jour à déduire que les femmes doivent parler aujourd’hui par le bijou de ce qu’elles ont entendu de tout temps par l’oreille.

Le docteur Orcotome, de la tribu des anatomistes, dit ensuite : « Messieurs, j’estime qu’il serait plus à propos d’abandonner un phénomène, que d’en chercher la cause dans les hypothèses en l’air. Quant à moi, je me serais tu, si je n’avais eu que des conjectures futiles à vous proposer ; mais j’ai examiné, étudié, réfléchi. J’ai vu des bijoux dans le paroxysme ; et je suis parvenu, à l’aide de la connaissance des parties et de l’expérience, à m’assurer que celle que nous appelons en grec le delphus, a toutes les propriétés de la trachée, et qu’il y a des sujets qui peuvent parler aussi bien par le bijou que par la bouche. Oui, messieurs, le delphus est un instrument à corde et à vent, mais beaucoup plus à corde qu’à vent. L’air extérieur qui s’y porte fait proprement l’office d’un archet sur les fibres tendrineuses des ailes que j’appellerai rubans ou cordes vocales. C’est la douce collision de cet air et des cordes vocales qui les oblige à frémir ; et c’est par leurs vibrations plus ou moins promptes qu’elles rendent différents sons. La personne modifie ces sons à discrétion, parle, et pourrait même chanter.

« Comme il n’y a que deux rubans ou cordes vocales, et qu’elles sont sensiblement du la même longueur, on me demandera sans doute comment elles suffisent pour donner la multitude des tons graves et aigus, forts et faibles, dont la voix humaine est capable. Je réponds, en suivant la comparaison de cet organe aux instruments de musique, que leur allongement et accourcissement suffisent pour produire ces effets.

« Que ces parties soient capables de distension et de contraction, c’est ce qu’il est inutile de démontrer dans une assemblée de savants de votre ordre ; mais qu’en conséquence de cette distension et contraction, le delphus puisse rendre des sons plus ou moins aigus, en un mot, toutes les inflexions de la voix et les tons du chant, c’est un fait que je me flatte de mettre hors de doute. C’est à l’expérience que j’en appellerai. Oui, messieurs, je m’engage à faire raisonner, parler, et même chanter devant vous, et delphus et bijoux. »

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