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  Louis-Ange Pitou [XVIIIe - XIXe s / France ; Journal]

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Lydia
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MessageSujet: Louis-Ange Pitou [XVIIIe - XIXe s / France ; Journal]   Lun 12 Oct 2015, 20:57



Louis-Ange Pitou (1767-1846) était un journaliste qui avait voué sa fidélité à Marie-Antoinette et à la défense de la monarchie. Révolution oblige, il n'échappa que de très peu à la guillotine mais il fut envoyé au bagne de Cayenne où il resta deux ans. Il mit à profit ce séjour quelque peu particulier pour tenir une sorte de journal qui donna lieu par la suite à ce livre.

Ce qui est fascinant dans ce récit, c'est qu'on a l'impression que son auteur, l'air guilleret, fait un voyage d'agrément ! Lorsqu'on connaît la réputation de Cayenne, on se dit qu'il y a deux causes à cela : soit il était totalement inconscient, soit il cachait sa peur. Cependant, durant le voyage et à proximité du bagne, le ton légèrement humoristique qu'il arborait se mêle à un hyperbolisme afin de décrire avec force violence l'état dans lequel se trouvaient l'équipage et les déportés, comme il les nommait (ne s'incluant pas d'ailleurs).

Il est toujours intéressant de lire ce genre de récit qui nous en apprend énormément sur l'Histoire d'une part et sur la société de l'époque. Et lorsque l'écriture est agréable, ce qui est le cas ici, pourquoi attendre ?


Extraits :


Nos guides frappent à la porte d’un grand bâtiment. Un petit homme, frisé comme le dieu des Enfers, nous lance un regard sinistre, et leur dit d’un ton aigre… « Ils sont à moi… Venez par ici. » Nous traversons une grande cuisine, où cuit un bon souper qui ne sera pas pour nous ; et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit Pluton (il se nomme Poupaud), prend son gros paquet de clefs, nous conduit dans une grande salle, nommée chapelle de Saint-Maurice. Nous passons avec efforts par une porte extrêmement étroite et haute de deux pieds. Les verrous se referment sur-le-champ, nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres, destinés comme nous au voyage d’outre-mer. Nous attendions au moins une botte de paille pour nous coucher, mais ces messieurs nous font un lit avec des valises et des serpillières.

Le 26 février, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin quand nous ouvrons nos yeux rouges et mouillés de larmes brûlantes : nos funestes pressentiments se réalisent. Au midi, le spectacle de la campagne aggrave nos peines ; l’horizon est bordé de hautes montagnes dont le pied resserre et fait grossir la Charente ; les bords du fleuve sont couverts d’oiseaux qui cachent déjà leurs nids dans la verdure prête à fleurir, tout nous dit la liberté, et nous sommes prisonniers… Au nord, quelques arbres secs, des masures, de grandes rues semblables à des déserts, quelques filles errantes avec des militaires en uniforme ; des tombereaux, traînés par des coupables enchaînés et attelés comme des chevaux, nous reflètent la réalité de notre misère.

À huit heures, on nous sert un pain noir dans lequel nous trouvons du gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux, et cinquante immondices ; on croirait que le boulanger l’a pétri dans le panier aux balayures. On apporte en même temps une tête de bœuf, quelques fressures et un gigot de vache, qui paraît tuée depuis quinze jours, et arrachée de la gueule des chiens voraces qui se la disputaient à la voirie. Pour dessécher nos lèvres noires de méphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appelée eau-de-vie, mais tellement noyée d’eau qu’il n’y en a pas pour un denier.

Poupaud jure comme un comité révolutionnaire quand nous ne sommes pas assez lestes pour emporter un très petit broc de vin très aigre dont la nation nous fait cadeau pour la journée. Six détenus, accompagnés de la garde, profitent de ce moment pour emporter les baquets, où chacun a vaqué à ses besoins depuis vingt-quatre heures. Ces bailles sont découvertes, et plusieurs couchent au pied des immondices. Ce spectacle nous révolte, mais les plus anciens nous invitent au silence. Quand ils font ces représentations à Poupaud, il leur répond avec un rire sardonique… « Oh ! Oh ! vous n’y êtes pas ! et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1 794, faudra bien que vous appreniez à vivre ; une partie se couchera, et l’autre restera debout. »

*************



Une de ses frégates, meilleure voilière que les deux autres, nous atteint et nous salue d’une décharge de 16 et de 9. À notre bord, on s’éveille en tombant les uns sur les autres ; les officiers courent, crient de tous côtés. « Canonniers, à vos postes, feu de tribord, feu de bas-bord ; » la frégate tremble et retentit du bruit des foudres : d’horribles sifflements se prolongent, et semblent, en passant sur nos têtes, mettre le bâtiment en pièces. L’ennemi qui sait que la partie est inégale, nous crie d’amener ; sa proposition est accueillie par une salve qui met le feu à son bord. Il s’éloigne pour faire place au vaisseau rasé et à l’autre frégate. Nous ripostons en gagnant la côte.

Comment vous peindre la situation des pauvres déportés ? Les trois quarts sont d’anciens curés de campagne qui n’ont jamais entendu que le bruit des cloches de leur paroisse ; tandis que ceux-ci pleurent, que ceux-là se confessent et s’absolvent, une bordée démonte notre gouvernail. Le feu redouble des deux côtés, l’alarme est générale à notre bord ; on balance sur le parti qu’on doit prendre. Notre frégate ne fait plus que rouler. La Pomone a éteint le feu qui avait pris à son bord ; elle revient à la charge ; nous sommes entre trois assaillants et longeons la côte au gré du vent, faute de pouvoir gouverner. L’ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et en queue ; il vient de nous tirer une bordée en plein bois : nous pirouettons depuis deux heures… Nous touchons… Un horrible craquement fait trembler l’énorme machine. « Grand Dieu ! nous périssons » s’écrie l’équipage d’une voix perçante. La frégate paraît se partager et abandonner aux flots nos cadavres mutilés. La mer commence à monter ; nous pirouettons un peu moins ; le feu diminue, mais l’ennemi s’acharne à nous poursuivre ; nous approchons du rivage. Comme il est moins délesté que nous, il craint de s’engager ; il s’éloigne de peur de toucher sur nos atterrages.

Il n’est que quatre heures, nous nous battons depuis minuit et demi ; depuis une heure la quille de notre bâtiment est aux prises avec les rochers et les bancs de sable : chaque flot relève ou accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant son poids sur les pierres ou dans les cavités des montagnes ensevelies sous les ondes. Nous voilà à l’embouchure de la rivière de Bordeaux, l’anglais ne peut plus nous atteindre, notre frégate est criblée, son artillerie démontée ; il n’y a eu, dit-on, personne de tué.

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"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).
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Louis-Ange Pitou [XVIIIe - XIXe s / France ; Journal]
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