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 Anatole Le Braz [XIXe-XXe s / France ; Récits légendaires]

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Lydia
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MessageSujet: Anatole Le Braz [XIXe-XXe s / France ; Récits légendaires]   Mar 20 Oct 2015, 09:37



Encore un fabuleux cadeau que l'on m'a offert à Noël ! Qui mieux qu'un Breton peut parler de toutes ces légendes autour de la mort, l'Ankou, personnage emblématique peuplant toutes les histoires armoricaines ? Il est difficile de faire une critique sur un recueil contenant bien plus que de simples faits imaginaires. Car Anatole Le Braz comptait bien faire un travail presque exhaustif. De ce fait, on y trouve également des témoignages et des histoires vécues, fruit de quinze années de labeur. Et lorsqu'on sait que son beau-frère, qui avait été le premier à lui faire sa préface, mais aussi à avoir essayé de démonter le mécanisme de la mort, y a laissé sa vie, peu de temps après, dans une longue agonie, cela fait froid dans le dos ! Malédiction ? Brrrrr !

Au-delà de ces récits, c'est toute une culture qui est mise en exergue avec brio. Et l'auteur, maître du folklore, exerce ici tout son talent. On finit par se dire que la mort devient presque une religion chez nos amis bretons.

En tous les cas, ce recueil est à lire, c'est certain ! Plongez dans l'atmosphère effrayante de ce conteur en tamisant la lumière et... fermez tout !






Extrait :


La coiffe de la morte


Je ne saurais vous dire au juste combien il y avait de temps de ceci. Toujours est-il que Louis, fils de mon oncle Jean, s’était engagé à fournir quelques milles de paille à un hôtelier de Pontrieux. Cette paille, il l’avait lui même achetée au manoir du Guern, en Servel. Il s’entendit avec les jeunes gens du manoir pour faire le charroi, qui se composa de quatre charrettes. La route est longue de Servel à Pontrieux. Mais les auberges sont nombreuses ; partant, les étapes sont courtes. Nos conveyeurs de paille ne manquèrent pas de chopiner gaiement. Tous jeunes, ils avaient bonne tête et gosier large. A Pontrieux, livraison faite, on acheva la noce; et si, au retour, les charrettes étaient vides, les conducteurs, en revanche, étaient quelque peu pleins.
Tant que dura le jour, ils dirent des folies et chantèrent des chansons. La nuit venant, ils se turent, cheminant silencieux à côté de leurs bêtes. Mais vous savez qu’il n’est pire ivresse que celle qui couve en dedans. Comme nos gens traversaient le bourg de Pommerit, passé la onzième heure, mon cousin Louis s’écria :
- Damné serais-je ! Les filles de Pommerit avaient jadis la réputation d’être de fines danseuses de nuit. Est-ce qu'elles se coucheraient maintenant avec les poules ?
- Gars, tu en as menti, repartit le fils aîné du Guern, car en voici une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, qui dansent, ma foi, fort gentiment au clair de lune !


Il montrait du doigt, dans l’enclos du cimetière qui surplombait la route, des formes noires qui semblaient, en effet, onduler doucement comme des Bretonnes en danse.
- Hé ! lui dit un de ses frères, ce que tu prends pour les danseuses, ce sont les croix des tombes. Tu ne les vois bouger que parce que tu titubes.
- A moins que ce ne soient des touffes de cyprès qui se balancent sur des sépultures de nobles, dit un autre.
- C’est ce que nous allons savoir ! hurla le fils aîné du Guern, en se précipitant sur les marches de l’échalier qu'il enjamba d’un bond.
Quand il reparut, un instant après, il froissait une coiffe blanche dans la main.
- Qui est-ce qui avait raison, clama-t-il... seulement, voilà : l’occasion est perdue ; les jolies oiseaux de nuit se sont envolés.
Ce disant, il fourrait la coiffe dans sa poche.
Tout le long de la route, ensuite, on l’entendit qui se répétait à lui même :
- Petite coiffe de toile fine, qu'il était donc gracieux, le visage que tu encadrais!... La jolie fille, en vérité!.. Je ne souhaite qu'une chose : c’est qu'elle vienne te réclamer au Guern.
Quand les bêtes furent dételées et les charrettes calées dans la cour du manoir, le premier soin de chacun fut de s’en aller coucher. On était abruti de boisson et harassé de fatigue. Le fils aîné lui-même dormait debout,. Cependant il ne gagna son lit qu'après avoir religieusement plié la coiffe dans un coin de son armoire.

Au réveil, ce fut encore à elle qu'il pensa tout d'abord.
En faisant tourner la clef dans l'armoire, il disait, reprenant son refrain de la veille :
- Petite coiffe de toile fine, qu'il était donc gracieux, le visage que tu encadrais!...
Mais le battant ne fut pas plus tôt ouvert, qu'il poussa un cri... un cri de stupeur, d'angoisse, d'épouvante, à vous faire dresser les cheveux sur la tête!
Tout ceux qui étaient dans le logis accoururent.
A la place de la blanche coiffe en toile fine, il y avait une tête de mort.
Et sur la tête, il restait des cheveux, de longs et souples cheveux, qui prouvaient que c'était la tête d'une fille.

Le fils aîné était si pâle qu'il en paraissait vert. Tout à coup, il dit avec colère, tout en faisant mine de rire :
- Ça, c'est un vilain tour que quelqu'un a voulu me jouer. Au diable, cette hure !
Déjà il avançait la main pour saisir la tête et la lancer au dehors. Mais, à ce moment, les mâchoires s’entrouvrirent hideusement, et l'on entendit une voix qui ricanait :
- J'ai fait selon ton désir, jeune homme : je suis venue au Guern, te réclamer ma coiffe. Ce n'est pas ma faute si tu as changé d'avis, depuis hier.

Je vous promets que le fils aîné du Guern ne riait plus, et que la colère lui avait passé, comme s'abat un coup de vent, quand la pluie crève.
Sa mère, qui se tenait derrière lui, le prit par la manche de sa veste.
- Jozon, murmura-t-elle, tu t'es comporté comme un fripon. Tu vas, s'il te plaît, te rendre incontinent au presbytère. Il n'y a que le vieux recteur qui puisse arranger tout ceci.
Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois. Il n'était que trop pressé de sortir de ce mauvais pas.

Une demi-heure après, il amenait le recteur. Le digne prêtre esquissa quelques signes de croix, marmonna quelques paroles latines, puis prenant la tête de mot, il la mit entre les mains du jeune homme.

- Tu vas, commanda-t-il, la rapporter au charnier de Pommerit, d'où elle est venue. Tu l'y déposeras au coup de minuit. Seulement tu auras soin de te faire accompagner d'un enfant non baptisé encore. Gaud Keraudrenn, du hameau voisin, est précisément accouchée la nuit dernière. Rends-toi d'abord chez elle, et prie-la de ma part qu'elle te confie son nouveau-né. Dieu te donne la grâce de réparer ta faute !
Le soir du même jour, Jozon du Guern repartait pour Pommerit, une tête de mort dans une main, un nouveau- né sur l'autre bras.
Par exemple, il ne fredonnait plus :
- petite coiffe de toile fine...

Comme on dit, il n'en menait pas large. Il marchait vite, néanmoins, et, à minuit sonnant, il réintégrait la tête de mort dans le charnier d'où elle était venue.
Sur son bras, le tout petit enfant gémissait, à cause de la fraîcheur, bien qu'il s'efforçât de le bien abriter avec le pan de sa veste.
- Ah ! crièrent en choeur tous les ossements du charnier, tu as eu une fière idée de te faire accompagner de cet enfant ! Sinon que nous n'avons pas le droit de le priver du baptême, tes os et les siens, Jozon du Guern, seraient déjà dispersés parmi les nôtres !

Le lendemain, le jeune homme assista, en qualité de parrain, le nouveau-né de Gaud Keraudrenn sur les fonts baptismaux de Servet.
Mais, rentré chez lui, il ne fit que dépérir. La mort l'avait regardée de trop près. Il ne passa pas l'année.


(Conté par Pierre Simon. - Penvénan, 1889.)


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"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).
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