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 Matthew G. Lewis [XVIIIe s / Royaume-Uni]

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Lydia
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MessageSujet: Matthew G. Lewis [XVIIIe s / Royaume-Uni]   Mar 20 Oct 2015, 13:01


Traduction d'Antonin Artaud


Le roman de Lewis fut censuré à l'époque. On peut comprendre pourquoi dans la mesure où l'on voit un religieux vendre son âme au diable. C'est d'ailleurs sans doute un des facteurs qui a fait que j'ai aimé ce livre, symbole de ce que l'on nomme le roman gothique. Tout y est: le décor (église), l'exotisme (l'Espagne), les personnages types (religieux, femme fatale, diable), les situations (pacte infernal ; torture...)
Les thèmes abordés sont par ailleurs assez violents puisqu'ils font intervenir le viol, l'inceste, le meurtre, la magie noire...) Bref, tous les éléments sont réunis pour que l'intrigue fonctionne.

Résumer l'histoire n'est pas chose facile. En effet, le roman gothique comporte une telle imbrication d'éléments qu'il n'est pas aisé de n'en dire que quelques mots. Voici cependant l'histoire (pardon d'avance pour les détails manquants):

Le moine Ambrosio est réputé pour sa sainteté et pour être LE confesseur qu'il faut avoir, même si celui-ci est intraitable. Cependant, ce religieux va céder aux avances d’une jeune femme, Mathilde, qui semble éprise de lui. Mais cette dernière, incarnation du Diable, va le pousser à des crimes ignobles : nantis d’un charme certain (charme dû à une invocation satanique), Ambrosio ira violer sa sœur et tuer sa mère. Arrêté et enfermé par l'Inquisition, Ambrosio fait une dernière fois appel au Diable. Celui-ci intervient, l'enlève, et le mène au sommet d'une montagne, d'où il le précipite.

Antonin Artaud ne fait pas une simple traduction. Il travaillait par ailleurs avec celle de Léon de Wailly, faite en 1840. Celle-ci lui a servi d'avant texte en quelque sorte. Il a ensuite résumé des passages, coupé certains et rajouté sa patte personnelle. Il respecte cependant le texte original, ce qui lui évite des divagations gênantes.

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MessageSujet: Re: Matthew G. Lewis [XVIIIe s / Royaume-Uni]   Mar 20 Oct 2015, 19:05

Voici un passage de la traduction de De Wailly :

Là, une foule assemblée devant leur porte ne leur permit pas d’en approcher ; et, se plaçant de l’autre côté de la rue, elles tâchèrent de savoir ce qui occasionnait cette affluence. Au bout de quelques minutes, la foule se forma d’elle-même en cercle, et Antonia aperçut au milieu une femme d’une taille extraordinaire qui tournait, tournait sur elle-même, en faisant toutes sortes de gestes extravagants. Son costume se composait de morceaux de soie et de toiles de diverses couleurs, arrangés d’une manière fantastique, mais qui n’était pas entièrement dénuée de goût. Sa tête était couverte d’une espèce de turban, orné de feuilles de vigne et de fleurs des champs. Elle avait l’air d’être toute brûlée par le soleil, et son teint était olivâtre ; son regard était farouche et étrange ; et dans sa main elle portait une longue baguette noire, avec laquelle, par intervalles, elle traçait sur la terre quantité de figures singulières, autour desquelles elle dansait dans toutes les attitudes bizarres de la folie et du délire. Tout à coup elle interrompit sa danse, tourna trois fois sur elle-même avec rapidité, et après une pause d’un moment, elle chanta la ballade suivante :


CHANSON DE LA BOHÉMIENNE

Venez, donnez-moi la main ! Mon art surpasse tout ce que jamais mortel a connu. Venez, jeunes filles, venez ! Mes miroirs magiques peuvent vous montrer les traits de votre futur mari.

Car c’est à moi qu’est donné le pouvoir d’ouvrir le livre du destin, de lire les arrêts du ciel et de plonger dans l’avenir.

Je guide le char d’argent de la lune pâle ; je retiens les vents dans des liens magiques ; j’endors par mes charmes, le dragon rouge, qui aime à veiller sur l’or enfoui.

Protégée par mes sortilèges, je m’aventure impunément aux lieux où les sorcières tiennent leur sabbat étrange ; j’entre sans crainte dans le cercle du magicien, et je marche sans blessure sur les serpents endormis.

Tenez ! voici des enchantements d’une merveilleuse puissance !
Celui-ci garantit la foi du mari ; et celui-ci, composé à l’heure de minuit, forcera le plus froid jeune homme à aimer. S’il est une jeune fille qui ait trop accordé, ce philtre réparera sa perte.

Celui-ci fleurit la joue où le rouge manque ; et celui-ci rendra blanc le teint de la brune.

Écoutez donc en silence, tandis que je dévoile ce que je vois dans le miroir de la fortune ; et chacune, quand bien des années auront passé, reconnaîtra la vérité des prédictions de la bohémienne.

— Chère tante, dit Antonia quand l’étrangère eut fini, n’est-ce pas une folle ?
— Une folle ? Non pas ma fille ; c’est seulement une réprouvée.

C’est une bohémienne, espèce d’aventurière, dont la seule occupation est de courir le pays, en disant des mensonges, et en escamotant honnêtement l’argent de ceux qui l’approchent. Fi d’une telle vermine ! Si j’étais roi d’Espagne, toutes celles qui ne seraient pas sorties de mes États dans un délai de trois semaines, je les ferais brûler vives.

Ces paroles furent prononcées si haut, qu’elles parvinrent aux oreilles de la bohémienne. Elle perça immédiatement la foule, et s’avança vers les deux dames. Elle les salua trois fois à la manière orientale, puis elle s’adressa à Antonia.

— Dame, gentille Dame ! sachez que je puis vous apprendre votre future destinée ; donnez votre main, et ne craignez rien ; dame, gentille dame ! écoutez !





Et voici le même passage par Artaud :


Comme elles arrivaient devant chez elles, une foule gesticulante et pressée les empêcha d’atteindre leur porte. Elles gagnèrent le trottoir opposé et se haussèrent sur la pointe des pieds pour essayer de discerner l’obstacle qui les empêchait ainsi d’avancer.
Une femme d’une taille gigantesque, et si grande qu’on l’eût dit montée sur des échasses, tournait comme un derviche au milieu d’un cercle de gens éberlués. Son teint avait la couleur du bronze noir, ses regards étaient amers et perçants. Entre chacune de ses séries de tours, elle s’arrêtait et traçait sur la terre des signes compliqués au moyen d’une longue baguette de bois noir.
Quant à son costume, il était proprement incompréhensible. Il tenait de l’homme et du prêtre. Des étoffes multicolores le composaient, arrangées avec un goût étrange, mais certain. On n’aurait pas su lui donner d’âge, et son visage dégageait une impression de beauté indéchiffrable s’apparentant, à travers les siècles, à des types maintenant oubliés.
Tout à coup, elle s’arrêta de tourner et chanta la ballade suivante :


LA BALLADE DU VRAI CHARLATAN

C’est moi qui suis le vrai charlatan,
Le vrai charlatan à la fois homme et femme.
N’ayez pas peur, ouvrez-moi vos mains,
Je vous ferai dans mon miroir de flammes
Pêcher les traits de vos futurs amants.
Comme le poisson plonge dans l’eau,
Comme l’oiseau monte à l’assaut
Des cimes hautes de l’espace,
A travers le cours de mes existences
Le Temps m’a livré le mot de passe
Qui sépare en deux le Présent.
Mon esprit qui tourne en tout sens
Voit l’infini sur ses deux faces,
Je lis le destin comme dans une glace,
Une beauté ridée suit les ans à la trace.
Ainsi, il m’est donné de retrouver la trace
De l’Avenir que je pourchasse
Dans les arcanes du Présent.
Sous la garde des sortilèges
Dont l’escorte ne me quitte pas,
Je m’aventure jusqu’au siège
Plein de menaces du Sabbat.
Je fais plus ; j’entre dans le cercle
D’où le Magicien hors de lui
Dirige son épée de neige
Sur la tempête des Esprits ;
Et le serpents qui le protègent,
Réveillés, se jettent sur lui.
Je sais replâtrer les virginités,
Faire cocu l’époux infidèle,
Suer d’amour le cœur rebelle
Par mes charmes désarçonné.
Toutes et tous, venez à moi,
Quand je dévoile ce que je vois
Dans le Miroir de la Fortune.
Et tous et toutes, quand les années
Sur vos têtes auront passé,
Vérifierez la vérité
Des prédictions à bon marché
Que le charlatan homme et femme
A devant vous dilapidées.

Ayant tourné et chanté, elle s’interrompit pour reprendre haleine.

- Est-ce une folle ? dit Antonia à voix basse, en la regardant non sans une certaine appréhension.
- Non, pas une folle, mais une maudite, lui répondit avec vivacité sa tante. Une réprouvée vouée aux flammes et dont chaque parole et chaque souffle est un péché.

La bohémienne l’entendit et poussa droit vers elles. Elle les salua toutes deux trois fois à la manière orientale. Puis, s’adressant à Antonia, elle la pria de lui montrer sa main.

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MessageSujet: Re: Matthew G. Lewis [XVIIIe s / Royaume-Uni]   Mar 20 Oct 2015, 20:28

Peut-on cependant en vouloir à Artaud ? On sait que Lewis s'est inspiré, il l'a avoué, pour certains passages, de différents textes, notamment du conte persan de Joseph Addison, du Diable amoureux de Cazotte ou encore de la Nonne sanglante. Lui aussi les a remanié, à la manière d'Artaud, afin de pouvoir les inclure dans sa trame.


Ce qui me paraît remarquable, c'est la focalisation qui se fait non pas sur la victime mais sur la noirceur du personnage, antihéros par excellence.

La structure même du roman est admirable : cinq histoires se trouvent être en présence : Antonia et Dona Elvire, mère et fille d’une riche maison et futures victimes du moine, Béatrix le fantôme de la nonne sanglante qui hante le château de Linenberg, Don Raymond, marquis de Las Cisternas , volant au secours d’Agnès de la Medina, une sœur séquestrée, Don Lorenzo et Don Alphonso, frères d’Agnès. Les imbrications sont telles que les destins de chacun finissent par se recouper, renforçant d'autant plus l'atmosphère mystérieuse.

J'ai aimé ce livre, même si certains passages peuvent paraître choquants. Ceci dit, sans vouloir faire de la psychologie de bas-étage, je pense que Lewis devait être tracassé par la sexualité.

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