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 Angélique Villeneuve [XXe / XXIe s]

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Lydia
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MessageSujet: Angélique Villeneuve [XXe / XXIe s]   Dim 02 Aoû 2015, 18:40




Voici un petit roman qui se lit vite et ne peut laisser indifférent. La narratrice, Dominique, s'inquiète pour sa sœur, Marie, alcoolique notoire. Cette dernière, prise d'une énième crise, entasse quelques affaires dont elle veut se débarrasser, dans une carriole. A charge pour "Do" de prendre ce qu'elle veut. C'est à ce moment là que tout commence. La narratrice va alors trouver des photos, dont celui d'une soit-disant aïeule, Léontine, atteinte de blépharospasme hystérique, maladie neurologique grave. S'ensuit alors une recherche de la part de la narratrice afin de déterminer l'étendue du mal sur les descendants de Léontine. Et si les crises de Marie s'expliquaient ainsi ? N'était-elle pas elle-même touchée par cette maladie insidieuse ?  Après tout, sa sœur lui avait bien dit que son père était parti à cause d'elle, à cause de sa santé... Une véritable quête s'ensuit.

Je disais que ce livre ne pouvait pas laisser indifférent le lecteur. En effet, l'écriture, claire, simple, est cependant mimétique de cette recherche. Dominique ressasse les choses. On entre dans ses pensées, on devient quasiment le personnage qui ne peut se calmer tant qu'elle ne saura pas. L'histoire est ponctuée, comme la vie de la protagoniste principale, par Grand Paradis, ce lieu de son enfance qui, seul, l'apaise. Le lecteur ne peut qu'être actif. Tous ses sens sont en éveil et il ne pourra se reposer qu'en refermant ce roman. Se reposer ? Pas si sûr finalement...



Extrait :


" Et survint ma première vision.

Elle entre dans la boutique, je n'ai pas la moindre idée de comment peut se présenter un studio de photographie à l'époque, mais elle entre, avec un adulte sans doute, sa mère ou son père, ou peut-être les deux, pourquoi pas, ses frères, ses sœurs, jamais il ne m'était venu à l'esprit qu'il puisse y avoir d'autres enfants dans la famille, mais maintenant, 72, rue des Fonderies, j'imagine des ribambelles de Lenoir se pressant, bousculant la toute petite fille en bottines, allons viens, la tirant par le bras, dépêche-toi, la soulevant de terre, ne touche pas ta robe avec tes mains sales, tu feras bien ce que le monsieur te dira, tu souriras et tu ne bougeras pas, tu vas tenir cette fleur-là, cet œillet rose, c'est une belle chose que cette fleur, tu aimes les fleurs, hein, serre-la contre toi comme on te le demande, ne prends pas cet air ahuri, Léontine, regarde ta mère, regarde le monsieur, n'aie pas peur, Léontine, je te dis d'arrêter d'avoir peur, toujours cette inquiétude, derrière toi, tapie, ah, tais-toi Léontine, tu me fatigues avec ta peur, avec ta souffrance.

J'aurais voulu en rester là. "

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MessageSujet: Re: Angélique Villeneuve [XXe / XXIe s]   Dim 02 Aoû 2015, 18:42




Attention pépite ! J'avais déjà fortement apprécié le style d'Angélique Villeneuve dans Grand Paradis mais là, je dois dire que je me suis pris une claque magistrale. Vous savez, c'est ce livre que l'on referme en disant "waouh !" ; ce livre qui a fait une telle impression que l'on est obligé de lire un petit roman léger derrière car tout nous paraît fade, sans saveur littéraire.

Avec une écriture ciselée, un ton intimiste, poétique parfois, la romancière nous livre ici un épisode douloureux, conséquence de la Première Guerre Mondiale : le retour au domicile des gueules cassées. Elle ose montrer le quotidien, étaler les ressentis que l'on se gardait bien de montrer car trop honteux. La famille se devait d'être exemplaire envers ces hommes qui avaient combattu pour la Patrie. Pourtant, bien souvent, face à celui qui ne ressemblait plus à l'homme parti quelques années auparavant, qui n'avait plus aucune similitude avec le faciès d'un être humain d'ailleurs, le cercle familial éprouvait de la crainte, du dégoût, allant même jusqu'à préférer la disparition du soldat. Puis venait l'apprivoisement... apprivoisement d'un visage, d'un corps pour l'un, d'un individu pour les proches.

Ce qui me marque d'autant plus, c'est le fait que la beauté des mots met en relief la laideur, la noirceur du vécu des personnages. J'aime beaucoup ce genre et ces auteurs pas suffisamment connus à mon goût. Un grand bravo pour ce petit chef-d'œuvre !



Extrait :



(Toussaint revient chez lui pour retrouver sa femme, Jeanne, fleuriste, et leur fille Léonie. Il est sur le pas de la porte, hésitant).


Tout lui revient.
C'est sa peur à lui qui est différente. Et pourtant.
Pourtant.
La peur.
Ici, rue de la Lune, ou avant, à Belleville, il n'a jamais eu peur. Pas peur d'elle, pas comme ça.

Il pense soudain au fromage. Là, dans sa musette, le gros morceau sec et d'un bel orangé qu'il garde depuis des jours. Le fromage, il se dit, le fromage pourrait être un laissez-passer, un cadeau de roi mage. sous sa paume, le renflement du havresac l'aide à se mettre en mouvement.
Il pose la main à plat sur le bois, et puis s'appuie, d'abord faiblement puis, prenant sa respiration, avec une belle ampleur.
C'est fait.
Il a poussé le battant mais reste sur le palier , bien droit, dans l'obscurité. Alors Jeanne, subitement, lève la tête, les yeux encore trempés du rouge des dahlias.

Si on leur demandait, maintenant, à l'un et à l'autre, il est probable qu'ils ne sauraient pas. Ce qui s'est passé. Ce qu'ils ont pensé, ressenti, à ce moment-là.

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MessageSujet: Re: Angélique Villeneuve [XXe / XXIe s]   Dim 02 Aoû 2015, 18:43



Voici un roman atypique et magistral. L'histoire aurait pu être somme toute banale, ou du moins déjà vue : une femme maltraitée par deux enfants dans sa propre maison. Pourtant, il n'en est rien ici et on a l'impression de découvrir le thème de la maltraitance pour la première fois. Il faut dire que celui-ci est masqué par les pensées de cette femme sans nom, sans identité, qui pourrait très bien être la représentante de toutes celles qui subissent. Pourtant, il n'y a pas de place pour le pathos car ce personnage a une grandeur d'âme, une bonté forçant le respect. On entre dans l'intime et dans l'intimité de cette malentendante, un peu pataude, que l'on devine désignée comme l'arriérée de la famille.

Elle se focalise sur une chose : le sang, fil conducteur du roman. Celui de la vie, celui de la mort... il s'écoule dans ce roman comme dans les veines, faisant souvent office de décor. L'atmosphère devient glauque, on est oppressé, on étouffe. Pourquoi a t-on envahi le territoire de cette femme, ce cagibi dans lequel personne ne vient si ce n'est nous, lecteurs ? Ce territoire dans lequel elle entasse tout un tas de choses futiles à nos yeux mais hautement symboliques aux siens...

Angélique Villeneuve a pour habitude de nous emmener dans des huis-clos dans lesquels on pénètre à pas feutrés. Encore une fois, elle réussit la prouesse de transcender un sujet en sondant le tréfonds de l'âme. C'est fort, très fort !



Extrait :


Ils n'avaient jamais eu et ne voudraient jamais, lui hurlèrent-ils à la figure, ni d'un père, ni d'une mère. Et d'elle certainement pas, avec son gros corps lourd, son air de vache, sa cervelle piétinée. Ils oublièrent ce qu'ils étaient avant, un seul corps à eux trois. Ils devinrent comme des animaux et elle, dans le terrier, après l'effondrement, n'eut d'autre solution que de se dessiner, lentement, un espace humain où se tenir debout. Elle le trouva dans le geste. Elle le trouva dans le linge, dans l'éponge, dans l'évier. Mais elle le trouva, et elle se tint debout.

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