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 Stendhal [XIXe s]

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Lydia
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MessageSujet: Stendhal [XIXe s]   Sam 24 Oct 2015, 18:17




Après Tristan et Yseult, Roméo et Juliette... Julien Sorel et Mme de Rénal ! Faut-il chercher l'intrus ? Peut-être ! Car peut-on considérer que l'amour que se portent les deux premiers couples énoncés soit le même que pour le dernier ? Julien est un jeune arriviste rongé par l'orgueil. Précepteur des enfants du couple de Rênal, il s'entiche de la maîtresse de maison. Jusque-là, rien de nouveau sous le soleil ! Mais celui-ci renonce à cet amour qui briserait son rêve de réussite. Les rumeurs courent... L'époux l'apprend et licencie le jeune précepteur. Ce dernier entre alors au séminaire où il fait la connaissance de l'Abbé Pirard qui, comprenant son ambition, le fait entrer au service du Marquis de la Mole. Celui-ci a une fille, Mathilde... Je vous le donne en mille, Julien va récidiver, tomber amoureux de celle-ci et lui faire un enfant... Mais c'est sans compter sur Mme de Rênal !!! Bref, je ne dévoile pas tout...

Paru trois ans après Armance, roman qui passa à la trappe, ce texte est issu d'un fait divers. En effet, en 1827, la Gazette des Tribunaux relate le procès d'un certain Antoine Berthet, 25 ans, fils d'un petit artisan, ancien séminariste devenu précepteur, jugé pour meurtre et condamné. Il n'en faut pas plus à Stendhal pour créer ainsi son personnage de Julien. En le saupoudrant de sa haine contre l'Église (merci à l'Abbé Raillane de l'en avoir dégoûté à jamais), de ses souvenirs de l'adolescent provincial et timide qu'il était et qui ne voyait que par Paris pour réussir, on obtient ainsi un chef-d'oeuvre. Zola prononcera cette superbe phrase à ce sujet : "Personne n'a possédé à un pareil degré la mécanique de l'âme". Tout est dit !





Extrait :


Dans une petite ville de l’Aveyron ou des Pyrénées, le moindre incident eût été rendu décisif par le feu du climat. Sous nos cieux plus sombres, un jeune homme pauvre, et qui n’est qu’ambitieux parce que la délicatesse de son cœur lui fait un besoin de quelques-unes des jouissances que donne l’argent, voit tous les jours une femme de trente ans sincèrement sage, occupée de ses enfants, et qui ne prend nullement dans les romans des exemples de conduite. Tout va lentement, tout se fait peu à peu dans les provinces, il y a plus de naturel.
Souvent, en songeant à la pauvreté du jeune précepteur, Mme de Rênal était attendrie jusqu’aux larmes. Julien la surprit un jour pleurant tout à fait.
— Eh, madame, vous serait-il arrivé quelque malheur !
— Non, mon ami, lui répondit-elle ; appelez les enfants, allons nous promener.
Elle prit son bras et s’appuya d’une façon qui parut singulière à Julien. C’était la première fois qu’elle l’avait appelé mon ami.
Vers la fin de la promenade, Julien remarqua qu’elle rougissait beaucoup. Elle ralentit le pas.
— On vous aura raconté, dit-elle sans le regarder, que je suis l’unique héritière d’une tante fort riche qui habite Besançon. Elle me comble de présents... Mes fils font des progrès... si étonnants... que je voudrais vous prier d’accepter un petit présent, comme marque de ma reconnaissance. Il ne s’agit que de quelques louis pour vous faire du linge. Mais,... ajouta-t-elle en rougissant encore plus, et elle cessa de parler.
— Quoi, madame ? dit Julien.
— Il serait inutile, continua-t-elle en baissant la tête, de parler de ceci à mon mari.
— Je suis petit, madame, mais je ne suis pas bas, reprit Julien en s’arrêtant, les yeux brillants de colère, et se relevant de toute sa hauteur, c’est à quoi vous n’avez pas assez réfléchi. Je serais moins qu’un valet, si je me mettais dans le cas de cacher à M. de Rênal quoi que ce soit de relatif à mon argent.
Mme de Rênal était atterrée.
— M. le maire, continua Julien, m’a remis cinq fois trente-six francs depuis que j’habite sa maison ; je suis prêt à montrer mon livre de dépenses à M. de Rênal et à qui que ce soit ; même à M. Valenod qui me hait.
À la suite de cette sortie, Mme de Rênal était restée pâle et tremblante, et la promenade se termina sans que ni l’un ni l’autre pût trouver un prétexte pour renouer le dialogue. L’amour pour Mme de Rênal devint de plus en plus impossible dans le cœur orgueilleux de Julien : quant à elle, elle le respecta, elle l’admira, elle en avait été grondée. Sous prétexte de réparer l’humiliation involontaire qu’elle lui avait causée, elle se permit les soins les plus tendres. La nouveauté de ces manières fit pendant huit jours le bonheur de Mme de Rênal. Leur effet fut d’apaiser en partie la colère de Julien ; il était loin d’y voir rien qui pût ressembler à un goût personnel.
— Voilà, se disait-il, comme sont ces gens riches, ils humilient et croient ensuite pouvoir tout réparer, par quelques singeries !
Le cœur de Mme de Rênal était trop plein, et encore trop innocent, pour que, malgré ses résolutions à cet égard, elle ne racontât pas à son mari l’offre qu’elle avait faite à Julien, et la façon dont elle avait été repoussée.
— Comment, reprit M. de Rênal vivement piqué, avez-vous pu tolérer un refus de la part d’un domestique ?
Et comme Mme de Rênal se récriait sur ce mot :
— Je parle, madame, comme feu M. le prince de Condé, présentant ses chambellans à sa nouvelle épouse : « Tous ces gens-là, lui dit-il, sont nos domestiques. » Je vous ai lu ce passage des Mémoires de Besenval, essentiel pour les préséances. Tout ce qui n’est pas gentilhomme, qui vit chez vous et reçoit un salaire, est votre domestique. Je vais dire deux mots à ce M. Julien, et lui donner cent francs.
— Ah ! mon ami, dit Mme de Rênal tremblante, que ce ne soit pas du moins devant les domestiques !
— Oui, ils pourraient être jaloux et avec raison, dit son mari, en s’éloignant et pensant à la quotité de la somme.
Mme de Rênal tomba sur une chaise, presque évanouie de douleur. Il va humilier Julien, et par ma faute ! Elle eut horreur de son mari, et se cacha la figure avec les mains. Elle se promit bien de ne jamais faire de confidences.
Lorsqu’elle revit Julien, elle était toute tremblante, sa poitrine était tellement contractée qu’elle ne put parvenir à prononcer la moindre parole. Dans son embarras elle lui prit les mains qu’elle serra.
— Eh bien, mon ami, lui dit-elle enfin, êtes-vous content de mon mari ?
— Comment ne le serais-je pas ? répondit Julien avec un sourire amer, il m’a donné cent francs.
Mme de Rênal le regarda comme incertaine.

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"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).
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Stendhal [XIXe s]
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