Promenades Culturelles


Venez en toute simplicité !
 
AccueilAccueil  PortailPortail  GalerieGalerie  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Guy de Maupassant [XIXe s / France ; Chroniques et Nouvelles]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Lydia
Administratrice
Administratrice
avatar

Féminin Messages : 4431
Localisation : Dans les manuscrits
Emploi : Intéressant et prenant
Date d'inscription : 23/07/2015

MessageSujet: Guy de Maupassant [XIXe s / France ; Chroniques et Nouvelles]   Ven 04 Déc 2015, 19:04




Misti est une très courte nouvelle de Maupassant que je découvre dans mon édition de la Pléiade (cadeau du papa noël). Elle est parue pour la première fois dans la revue Gil Blas du 22 janvier 1884.

L'histoire en est relativement simple (en même temps, en cinq pages, il est difficile de faire quelque chose de complexe !) : le narrateur cumule les maîtresses. Elles doivent être mariées et, comble du comble, il faut également que leurs époux lui conviennent : "J'ai encore un faible, c'est d'aimer les maris de mes maîtresses. J'avoue même que certains époux communs ou grossiers me dégoûtent de leurs femmes, quelque charmante qu'elles soient. Mais quand le mari a de l'esprit et du charme, je deviens infailliblement amoureux fou. J'ai soin, si je romps avec la femme, de ne pas rompre avec l'époux". Bref, ce grossier personnage cumule également les perversions ! Sa maîtresse du moment, Emma, était la femme d'un inspecteur, souvent absent. Les deux amants se retrouvaient donc chez elle, sous l'oeil d'un gros chat noir, Misti. Un soir, alors qu'ils étaient de sortie dans un assommoir de Montmartre, ils font la rencontre d'une vieille dame, "une sorcière" selon le narrateur, qui prédit à la jeune femme une mort dans son entourage. Elle leur conseille de se rendre chez elle le lendemain pour en apprendre un peu plus. Le narrateur prend cela à la légère mais cette prédiction bouleverse Emma. En se rendant dans l'appartement de cette dame, Emma découvre un gros chat noir, empaillé, ressemblant étrangement à Misti.

Je n'irai pas plus loin pour ne pas déflorer l'histoire. Ce court texte fait des références à Zola, ainsi qu'aux propres romans de l'auteur (Bel-Ami ; Une vie). Il est très agréable à lire.




Extrait :



Donc, j'avais pour maîtresse une drôle de petite femme, une brunette, fantasque, capricieuse, dévote, superstitieuse, crédule comme un moine mais charmante. Elle avait surtout une manière d'embrasser que je n'ai jamais trouvée chez une autre !... mais ce n'est pas le lieu... Et une peau si douce ! J'éprouvais un plaisir infini, rien qu'à lui tenir les mains... Et un œil... Son regard passait sur vous comme une caresse lente savoureuse et sans fin. Souvent je posais ma tête sur ses genoux; et nous demeurions immobiles, elle penchée vers moi avec ce petit sourire fin, énigmatique et si troublant qu'ont les femmes, moi les yeux levés vers elle, recevant ainsi qu'une ivresse versée en mon cœur, doucement et délicieusement, son regard clair et bleu, clair comme s'il eût été plein de pensées d'amour, bleu comme s'il eût été un ciel plein de délices.

Son mari, inspecteur d'un grand service public, s'absentait souvent nous laissant libres de nos soirées. Tantôt je les passais chez elle, étendu sur le divan, le front sur une de ses jambes, tandis que sur l'autre dormait un énorme chat noir, nommé "Misti", qu'elle adorait. Nos doigts se rencontraient sur le dos nerveux de la bête, et se caressaient dans son poil de soie. Je sentais contre ma joue le flanc chaud qui frémissait d'un éternel "ron-ron", et parfois une patte allongée posait sur ma bouche ou sur ma paupière cinq griffes ouvertes, dont les pointes me piquaient les yeux et qui se refermaient aussitôt.

_____________
"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).
Revenir en haut Aller en bas
https://promenadesculturelles2.wordpress.com
Lydia
Administratrice
Administratrice
avatar

Féminin Messages : 4431
Localisation : Dans les manuscrits
Emploi : Intéressant et prenant
Date d'inscription : 23/07/2015

MessageSujet: Re: Guy de Maupassant [XIXe s / France ; Chroniques et Nouvelles]   Ven 04 Déc 2015, 19:06

Adieu Mystères




Adieu Mystères fait partie des quelques deux cent cinquante chroniques qu'a pu écrire Maupassant à une époque où, jeune,  il avait besoin d'argent. Et si l'on connaît bien le romancier et le conteur, on connaît moins le chroniqueur et son ton acerbe.

Ce texte est paru dans le journal Le Gaulois, le 08 novembre 1881. Il revenait alors d'une visite au Palais de l'industrie... qui ne le laissa pas de marbre. Il faut se remettre dans le contexte de l'époque. L'industrialisation du pays faisait peur à certains. On assistait à une profonde mutation : le paysage urbain tout d'abord, la société de l'autre. Les vastes campagnes devinrent des endroits privilégiés pour installer les usines. Les grandes villes virent arriver une foule de gens venus chercher du travail. On peut comprendre que tout ceci ne se fit pas sans problème, d'autant plus que les arrivées massives furent le début d'une paupérisation. En effet, très souvent, les gens arrivaient sans le sou, venant chercher leur Eldorado. Mais comment payer un loyer ? Ils se réfugiaient alors en périphérie, dans des logements de fortune, avec tout ce que cela pouvait impliquer (maladies etc.).

On peut constater que le ton est virulent. Maupassant profite de son statut de chroniqueur hebdomadaire et du succès qu'il remporte pour toucher un vaste public et lui offrir sa vision, positive, comme tout naturaliste qui se respecte, de la science. On n'est plus dans le conte ou dans les nouvelles. Il invective, choque, râle, dénonce, insulte presque.

Le Gaulois est LE journal de la haute bourgeoisie parisienne. Maupassant sait donc à qui il s'adresse en écrivant ce texte.





Et voici la chronique :


Honte aux attardés, aux gens qui ne sont pas de leur siècle !

L’humanité est toujours divisée en deux classes, celle qui tire en avant et celle qui tire en arrière. Les uns quelquefois vont trop vite ; mais les autres n’aspirent qu'à reculer, et ils arrêtent les premiers, ils retardent la pensée, entravent la science, ralentissent la marche sacrée des connaissances humaines.

Et ils sont nombreux, ces ankylosés, ces pétrifiés, ces empêcheurs de sonder les mystères du monde : vieux messieurs et vieilles dames bardés de morale enfantine, de religion aveugle et niaise, de principes grotesques, gens d’ordre de la race des tortues, procréateurs de tous ces jeunes élégants à cervelle d’oiseau, sifflant les mêmes airs de père en fils, pour qui toute l’imagination consiste à distinguer ce qui est chic de ce qui ne l’est pas. Un assassin, un soldat traître, tout criminel, quelque monstrueux qu’il soit me semble moins odieux, est moins mon ennemi naturel, instinctif, que ces retardataires à courte vue, qui jettent entre les jambes des coureurs en avant leurs préjugés antiques, les doctrines surannées de nos aïeux, la litanie des sottises légendaires, des sottises indéracinables, qu’ils répètent comme une prière.

Marchons en avant, toujours en avant, démolissons les croyances fausses, abattons les traditions encombrantes, renversons les doctrines séculaires sans nous occuper des ruines. D’autres viendront qui déblaieront ; d’autres, ensuite qui reconstruiront ; puis d’autres encore qui redémoliront ; et d’autres toujours qui rétabliront. Car la pensée marche, travaille, enfante ; tout s’use, tout passe, tout change, tout se modifie. Les idées ne sont pas de nature plus immortelle que les hommes, les bêtes et les plantes. Et pourtant, comme elle vous tient souvent, cette tendresse coupable pour les croyances anciennes qu’on sait menteuses et nuisibles !



Ainsi qu’un temple des religions nouvelles, un temple ouvert à tous les cultes, à toutes les manifestations de la science et de l’art, le palais de l’Industrie montre chaque soir aux foules ahuries des découvertes si surprenantes que le vieux mot balbutié toujours à l’origine des superstitions, le mot « miracle », vous vient instinctivement aux lèvres.

La foudre captive, la foudre docile, la foudre que la nature a faite nuisible, devenue utile aux mains de l’homme ; l’insaisissable employé comme force, transmettant au loin le son, le son, cette illusion de l’oreille humaine, qui change en bruit les vibrations de l’air. L’impondérable remuant la matière, et la lumière, une prodigieuse lumière, réglée, divisée, modérée à volonté, produite par cet inconnu formidable dont le fracas faisait tomber nos pères à genoux : voilà ce que quelques hommes, quelques travailleurs silencieux, nous font voir.

On sort de là plein d’une admiration enthousiaste.

On se dit : « Plus de mystères ; tout l’inexpliqué devient explicable un jour ; le surnaturel baisse comme un lac qu’un canal épuise ; la science, à tout moment, recule les limites du merveilleux. »

Le merveilleux ! Jadis il couvrait la terre. C’est avec lui qu’on élevait l’enfant ; l’homme s’agenouillait devant lui ; le vieillard, au bord de la tombe, frissonnait éperdu devant les conceptions de l’ignorance humaine.

Mais des hommes sont venus, des philosophes d’abord, puis des savants, et ils sont entrés hardiment dans cette épaisse et redoutée forêt des superstitions ; ils Ont haché sans cesse, ouvrant des routes d’abord pour permettre à d’autres de venir ; puis ils se sont mis à défricher avec rage, faisant le vide, la plaine, la lumière autour de ce bois terrible.

Chaque jour ils resserrent leurs lignes, élargissant les frontières de la science ; et cette frontière de la science est la limite des deux camps. En deçà, le connu qui était hier l’inconnu ; au-delà, l’inconnu qui sera le connu demain. Ce reste de forêt est le seul espace laissé encore aux poètes, aux rêveurs. Car nous avons toujours un invincible besoin de rêve ; notre vieille race, accoutumée à ne pas comprendre, à ne pas chercher, à ne pas savoir, faite aux mystères environnants, se refuse à la simple et nette vérité.

L’explication mathématique de ses légendes séculaires, de ses poétiques religions, l’indigne comme un sacrilège ! Elle se cramponne à ses fétiches, injurie les bûcherons, en appelle désespérément aux poètes.

Hâtez-vous, ô poètes, vous n’avez plus qu’un coin de forêt où nous conduire. Il est à vous encore ; mais, ne vous y trompez pas, n’essayez point de revenir dans ce que nous avons exploré.



Les poètes répondent : « Le merveilleux est éternel. Qu’importe la science révélatrice, puisque nous avons la poésie créatrice ! Nous sommes les inventeurs d’idées, les inventeurs d’idoles, Les faiseurs de rêves. Nous conduirons toujours les hommes en des pays merveilleux, peuplés d’êtres étranges que notre imagination enfante. »

Eh bien, non. Les hommes ne vous suivront plus, ô poètes. Vous n’avez plus le droit de nous tromper. Nous n’avons plus la puissance de vous croire. Vos fables héroïques ne nous donnent plus d’illusions ; vos esprits, bons ou méchants, nous font rire. Vos pauvres fantômes sont bien mesquins à côté d’une locomotive lancée, avec ses yeux énormes, sa voix stridente, et son suaire de vapeur blanche qui court autour d’elle dans la nuit froide. Vos misérables petits farfadets restent pendus aux fils du télégraphe ! Toutes vos créations bizarres nous semblent enfantines et vieilles, si vieilles, si usées, si répétées ! J’en lis chaque jour, de ces livres d’exaltés frénétiques, de bardes obstinés, de refaiseurs de mystérieux. C’est fini, fini. Les choses ne parlent plus, ne chantent plus, elles ont des lois ! La source murmure simplement la quantité d’eau qu’elle débite !

Adieu, mystères, vieux mystères du vieux temps, vieilles croyances de nos pères, vieilles légendes enfantines, vieux décors du vieux monde !

Nous passons tranquilles maintenant, avec un sourire d’orgueil, devant l’antique foudre des dieux, la foudre de Jupiter et de Jéhova emprisonnée en des bouteilles !

Oui ! vive la science, vive le génie humain ! gloire au travail de cette petite bête pensante qui lève un à un le voiles de la création !

Le grand ciel étoilé ne nous étonne plus. Nous savons les phases de la vie des astres, les figures de leurs mouvements, le temps qu’ils mettent à nous jeter leur lumière.

La nuit ne nous épouvante plus, elle n’a point de fantômes ni d’esprits pour nous. Tout ce qu’on appelait phénomène est expliqué par une loi naturelle. Je ne crois plus aux grossières histoires de nos pères. J’appelle hystériques les miraculées. Je raisonne, j’approfondis, je me sens délivré des superstitions.

Eh bien, malgré moi, malgré mon vouloir et la joie de cette émancipation, tous ces voiles levés m’attristent. Il me semble qu’on a dépeuplé le monde. On a supprimé l’Invisible. Et tout me paraît muet, vide, abandonné !

Quand je sors la nuit, comme je voudrais pouvoir frissonner de cette angoisse qui fait se signer les vieilles femmes le long des murs des cimetières, et se sauver les derniers superstitieux devant les vapeurs étranges des marais et les fantasques feux follets. Comme je voudrais croire à ce quelque chose de vague et de terrifiant qu’on s’imaginait sentir passer dans l’ombre ! Comme les ténèbres des soirs devaient être plus noires autrefois, grouillantes de tous ces êtres fabuleux !

Et voilà que nous ne pouvons plus même respecter le tonnerre, depuis que nous l’avons vu de si près, si patient et si vaincu.

_____________
"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).
Revenir en haut Aller en bas
https://promenadesculturelles2.wordpress.com
Lydia
Administratrice
Administratrice
avatar

Féminin Messages : 4431
Localisation : Dans les manuscrits
Emploi : Intéressant et prenant
Date d'inscription : 23/07/2015

MessageSujet: Re: Guy de Maupassant [XIXe s / France ; Chroniques et Nouvelles]   Ven 04 Déc 2015, 19:07




Jadis est une nouvelle de Maupassant, auteur que je ne présente plus. D'abord publiée dans le journal Le Gaulois du 13 septembre 1880 sous le titre Conseil d'une grand-mère, elle fut ensuite imprimée une nouvelle fois le 30 octobre 1883 dans le journal Gil Blas. Cette fois, Maupassant le fit passer sous une signature différente (pour ne pas être reconnu puisqu'il était en contrat avec Le Gaulois) : Maufrigneuse.

Il n'y a que très peu d'actions dans Jadis. Une jeune fille, Berthe, fait la lecture du journal à sa grand-mère. Celle-ci est friande d'histoires d'amour. Berthe s'arrête alors sur une chronique intitulée "Drame d'amour". "C'était une histoire de vitriol. Une dame, pour se venger de la maîtresse de son mari, lui avait brûlé les deux yeux. Elle était sortie des assises acquittée, innocentée, félicitée, aux applaudissements de la foule." La grand-mère est atterrée. S'ensuit alors une conversation sur ce que peut être l'amour.

Cette très courte nouvelle, pouvant paraître anodine au premier abord, est riche d'enseignement. Elle tendrait d'ailleurs vers la philosophie. On assiste ici à une confrontation entre la jeune génération et l'ancienne, les deux évoquant l'évolution des mœurs, bonne ou mauvaise d'ailleurs.





Extrait :



- Mais vous êtes donc fous aujourd'hui, vous êtes fous. Le bon Dieu vous a donné l'amour, la seule séduction de la vie ; l'homme y a mêlé la galanterie, la seule distraction de nos heures, et voilà que vous y mettez du vitriol et du revolver, comme on mettrait de la boue dans un flacon de vin d'Espagne !

Berthe ne paraissait pas comprendre l'indignation de son aïeule.

- Mais, grand-mère, cette femme s'est vengée. Songe donc, elle était mariée, et son mari la trompait.

La grand-mère eut un soubresaut.

- Quelles idées vous donne-t-on, à vous autres, jeunes filles d'aujourd'hui ?

Berthe répondit :

- Mais le mariage, c'est sacré, grand-mère.

L'aïeule tressaillit en son cœur de femme née encore au grand siècle galant.

- C'est l'amour qui est sacré, dit-elle. Écoute, fillette, une vieille qui a vécu trois générations et qui en sait long, bien long sur les hommes et sur les femmes. Le mariage et l'amour n'ont rien à voir ensemble. On se marie pour fonder une famille, et on forme une famille pour constituer la société. La société ne peut pas se passer du mariage. Si la société est une chaîne, chaque famille en est un anneau.

Pour souder ces anneaux-là, on cherche toujours les métaux pareils. Quand on se marie, il faut unir les convenances, combiner les fortunes, joindre les races semblables, travailler pour l'intérêt commun qui est la richesse et les enfants. On ne se marie qu'une fois, fillette, et parce que le monde l'exige ; mais on peut aimer vingt fois dans sa vie, parce que la nature nous a faits ainsi. Le mariage ! c'est une loi, vois-tu, et l'amour, c'est un instinct qui nous pousse tantôt à droite, tantôt à gauche. On a fait des lois qui combattent nos instincts, il le fallait ; mais les instincts toujours sont les plus forts, et on a tort de leur résister, puisqu'ils viennent de Dieu, tandis que les lois ne viennent que des hommes.

_____________
"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).
Revenir en haut Aller en bas
https://promenadesculturelles2.wordpress.com
Lydia
Administratrice
Administratrice
avatar

Féminin Messages : 4431
Localisation : Dans les manuscrits
Emploi : Intéressant et prenant
Date d'inscription : 23/07/2015

MessageSujet: Re: Guy de Maupassant [XIXe s / France ; Chroniques et Nouvelles]   Ven 04 Déc 2015, 19:09

Le mariage du Lieutenant Laré




Cette très courte nouvelle de Maupassant se passe sur fond de guerre contre les Prussiens. Elle est parue en 1877/1878.

Le Lieutenant Laré est chargé d'aller, avec son bataillon, porter secours au Général Lacère, en bien mauvaise posture face à l'ennemi. Arrivé avec ses hommes au bois de Ronfi, il entend des voix. Il dépêche ses éclaireurs qui lui amènent deux personnes : un certain Pierre Bernard, sommelier du Conte de Ronfi et sa fille, lingère. Ils fuient vers Blainville car une douzaine d'uhlans (cavaliers) auraient investi le château,  fusillé trois gardes et pendu le jardinier. Voilà qui est pratique car cet homme connaît comme sa poche la région ! Cependant, il neige et la petite donne des signes de fatigue...

Allez, je m'arrête là, ne voulant pas dévoiler quoi que ce soit. En tous les cas, cette nouvelle démontre à quel point Maupassant est un maître en la matière. En quelques paragraphes, tout y est. Le schéma narratif est complet, la chute surprend, comme à son habitude, le lecteur. L'atmosphère est également présente et on éprouve de la peine pour ces pauvres soldats confrontés au temps hostile.




Extrait :


Dès le début de la campagne, le lieutenant Laré prit aux Prussiens deux canons. Son général lui dit : « Merci, lieutenant », et lui donna la croix d’honneur.

Comme il était aussi prudent que brave, subtil, inventif, plein de ruses et de ressources, on lui confia une centaine d’hommes, et il organisa un service d’éclaireurs qui, dans les retraites, sauva plusieurs fois l’armée.

Mais, comme une mer débordée, l’invasion entrait par toute la frontière. C’étaient de grands flots d’hommes qui arrivaient les uns après les autres, jetant autour d’eux une écume de maraudeurs. La brigade du général Carrel, séparée de sa division, reculait sans cesse, se battant chaque jour, mais se maintenait presque intacte, grâce à la vigilance et à la célérité du lieutenant Laré, qui semblait être partout en même temps, déjouait toutes les ruses de l’ennemi, trompait ses prévisions, égarait ses uhlans, tuait ses avant-gardes.

Un matin, le général le fit appeler.

— Lieutenant, dit-il, voici une dépêche du général de Lacère qui est perdu si nous n’arrivons pas à son secours demain au lever du soleil. Il est à Blainville, à huit lieues d’ici. Vous partirez à la nuit tombante avec trois cents hommes que vous échelonnerez tout le long du chemin. Je vous suivrai deux heures après. Étudiez la route avec soin ; j’ai peur de rencontrer une division ennemie.

Il gelait fortement depuis huit jours. À deux heures, la neige commença de tomber ; le soir, la terre en était couverte, et d’épais tourbillons blancs voilaient les objets les plus proches.

À six heures le détachement se mit en route.

Deux hommes marchaient en éclaireurs, seuls, à trois cents mètres en avant. Puis venait un peloton de dix hommes que le lieutenant commandait lui-même. Le reste s’avançait ensuite sur deux longues colonnes. À trois cents mètres sur les flancs de la petite troupe, à droite et à gauche, quelques soldats allaient deux par deux.

La neige, qui tombait toujours, les poudrait de blanc dans l’ombre ; elle ne fondait pas sur leurs vêtements, de sorte que, la nuit étant obscure, ils tachaient à peine la pâleur uniforme de la campagne. On faisait halte de temps en temps. Alors on n’entendait plus que cet innommable froissement de la neige qui tombe, plutôt sensation que bruit, murmure sinistre et vague. Un ordre se communiquait à voix basse, et, quand la troupe se remettait en route, elle laissait derrière elle une espèce de fantôme blanc debout dans la neige. Il s’effaçait peu à peu et finissait par disparaître. C’étaient les échelons vivants qui devaient guider l’armée.

_____________
"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).
Revenir en haut Aller en bas
https://promenadesculturelles2.wordpress.com
Lydia
Administratrice
Administratrice
avatar

Féminin Messages : 4431
Localisation : Dans les manuscrits
Emploi : Intéressant et prenant
Date d'inscription : 23/07/2015

MessageSujet: Re: Guy de Maupassant [XIXe s / France ; Chroniques et Nouvelles]   Sam 06 Mai 2017, 12:44





Maupassant est incontestablement le maître de la Nouvelle. Jonglant avec brio du texte réaliste (Aux champs ; Le Papa de Simon) au texte fantastique (Le Horla), il surprend le lecteur par sa finesse et sa façon de mettre en relief ce qu’il veut dénoncer. Il est vrai que je l’apprécie tout particulièrement dans cet exercice.

Le Horla reste ma Nouvelle préférée (que je viens de relire pour la … fois… je ne compte plus). Cette façon de mettre en scène ce narrateur hanté par un être invisible qui l’obsède à tel point qu’il dépérit est sublime. Et ce qui est fascinant, je trouve, c’est de ne pas savoir si le narrateur est l’auteur. Certains pourront y voir une simple Nouvelle fantastique, d’autres y trouveront des indices autobiographiques donnant une autre dimension à cette histoire. Lorsqu’on sait que Maupassant commençait à être atteint de folie, cela peut donner à réfléchir.





Extrait :

« Je le tuerai. Je l’ai vu ! Je me suis assis hier soir, à ma table ; et je fis semblant d’écrire avec une grande attention. Je savais bien qu’il viendrait rôder autour de moi, tout près, si près que je pourrai peut-être le toucher, le saisir ? (…) Donc je faisais semblant d’écrire, pour le tromper, car il m’épiait lui aussi ; et soudain, je sentis, je fus certain qu’il lisait par-dessus mon épaule, qu’il était là, frôlant mon oreille.
Je me dressai, les mains tendues, en me tournant si vite que je faillis tomber. Eh bien ?… on y voyait comme en plein jour, et je ne me vis pas dans la glace ! Elle était vide, claire, profonde, pleine de lumière ! Mon image n’était pas dedans… et j’étais en face, moi !

_____________
"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).
Revenir en haut Aller en bas
https://promenadesculturelles2.wordpress.com
Maminette
Randonneur chevronné
Randonneur chevronné
avatar

Féminin Poissons
Messages : 420
Localisation : Dans mon fauteuil
Date de naissance : 23/02/1950
Âge : 67
Emploi : bibliothécaire retraitée
Date d'inscription : 15/05/2017
Humeur : Toujours avec le sourire

MessageSujet: Re: Guy de Maupassant [XIXe s / France ; Chroniques et Nouvelles]   Mer 17 Mai 2017, 11:03

Maupassant est, à mon avis, le maître de la nouvelle. Quand on voit le nombre de textes qu'il a écrits ! c'est impressionnant.
Revenir en haut Aller en bas
Lydia
Administratrice
Administratrice
avatar

Féminin Messages : 4431
Localisation : Dans les manuscrits
Emploi : Intéressant et prenant
Date d'inscription : 23/07/2015

MessageSujet: Re: Guy de Maupassant [XIXe s / France ; Chroniques et Nouvelles]   Jeu 25 Mai 2017, 16:43

Nous sommes bien d'accord !

_____________
"Je ne risque rien, les ruines, c'est indestructible !" (inspiré Des Diaboliques).
Revenir en haut Aller en bas
https://promenadesculturelles2.wordpress.com
 
Guy de Maupassant [XIXe s / France ; Chroniques et Nouvelles]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Promenades Culturelles :: PROMENADES LITTERAIRES :: Nouvelles, Autobiographies, Biographies, Essais, Journaux, Témoignages et autres-
Sauter vers: